Paranormal

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Paranormal

Celui qui y croyait, celui qui n’y croyait pas

 

 Le journaliste Lecroyant et l’ingénieur Lesceptique sont à table pour le Réveillon. Ils adressent ensemble leurs vœux de très bonne année 2014 aux Antidoxiennes et Antidoxiens.

Puis…discussion entre poire et fromage.

Lecroyant. Il y a partout, autour de nous, des pouvoirs dont nous ignorons tout et qui régissent nos destinées. Ces pouvoirs, il faut non seulement en tenir compte, mais  il faut les accepter, les respecter. Quand j’étais un petit garçon dans ma Normandie natale, j’ai entendu ma mère jeter des sorts aux voisins qui lui portaient tort, eh bien ça n’a pas tardé, leur vie est devenue impossible tant que ma mère ne leur a pas pardonné: maladies, accidents,  affaires manquées. Ma mère n’était pas la seule, tout le monde peut activer des pouvoirs surnaturels.

Lesceptique. Voyons, Lecroyant, nous sommes au 21ème siècle! Ces croyances de nos campagnes ne sont que des vestiges du Moyen-âge…

Lecroyant. Ah oui ? Et tous les grands décideurs qui consultent les voyantes avant d’agir? Chefs d’entreprises, hommes politiques, vous savez bien que tous sollicitent les prévisions parapsychiques avant d’agir. Tout le monde sait cela.

Lesceptique. Tous? Mais vous rêvez, Lecroyant, vous vous intoxiquez avec vos propres croyances. Ce n’est pas parce que « tout le monde » dit ça que c’est vrai ! Ce sont les ragots de la presse « people ».

Lecroyant, (qui se fait agressif, hostile presque, se lève, fait quelques pas dans la pièce comme pour se calmer. Il revient vers Lesceptique mais reste debout, il pose ses deux mains sur la table)

Vous, Lesceptique, vous avez des certitudes. Vous  regardez la science comme étant infaillible, seuls comptent les faits, les évènements, démontrés. Mais vos démonstrations ne convainquent personne d’autres que vous-mêmes, les rationnels, les esprits mathématiciens. Il n’y a pas sur la terre que les faits concrets, les choses qu’on peut voir. Croyez-vous à la lévitation?

Lesceptique. La lévitation? Je ne sais pas si elle a été vraiment et objectivement constatée quelque part. Ce que je sais en revanche, c’est que pour m’arracher à coup sûr à la pesanteur terrestre je n’imagine rien de mieux que d’être envoyé dans l’espace! Ou dans un avion en boucle inversée, pendant une ou deux minutes.

Lecroyant. Et voilà, votre réponse n’est que technique! Vous voyez, du moment qu’on ne vous a pas « démontré » la lévitation avec équations à l’appui, vous refusez d’y croire. C’est là un raisonnement primaire! Il faut sortir de vos certitudes…

On voit l’énervement gagner du terrain chez Lesceptique. L’entêtement de Lecroyant  ne cessant de vilipender les « certitudes » des scientifiques commence effectivement à échauffer les oreilles de son interlocuteur. Lesceptique termine sa salade de fruits  à coups de cuiller rapides)

Lesceptique. Quand même, Lecroyant, vous êtes plutôt paradoxal. Si je résume vous croyez fermement aux phénomènes paranormaux, c’est bien çà?

Lecroyant. Mais évidemment, les réalités ne se limitent pas à ce que vous voyez, et d’ailleurs…

Lesceptique. -Ok, ok, vous l’avez déjà dit. Et vous prétendez que c’est moi qui me fonde sur des certitudes! Désolé, mais vous êtes complètement à coté de la plaque car justement ma formation scientifique me conduit à douter de tout a priori. Descartes, qui représente, j’imagine, tout ce que vous rejetez mais qui était un grand homme de science, avait déclaré au bout de ses réflexions: « Il ne faut accepter comme vrai que ce qu’on peut avec évidence considérer comme tel », et vous connaissez son exemple le plus célèbre, base de tout son raisonnement ultérieur. Il est évident que j’existe puisque je pense: « Je pense, donc je suis ». Or vos phénomènes paranormaux, je n’ai aucune évidence de leur existence. La seule preuve serait ce que quelquefois je peux voir, comme vous avez vu des cas de lévitation ou de conséquences de mauvais sorts en Normandie. Or, désolé, mais la vision ne me suffit pas comme évidence, car elle peut me tromper. Tous mes sens peuvent me tromper, et vous devriez  croire moins facilement les vôtres!

Un silence. Lecroyant ne répond pas, son visage reste fermé. Lesceptique reprend son souffle, et poursuit sur un ton plus calme:

Lesceptique. En somme je suis plutôt un sceptique, et croyez-moi cette attitude est celle des vrais scientifiques. Il faut d’abord douter, jusqu’à être ensuite convaincu par des évidences démontrées, oui démontrées et pas seulement ressenties ou imaginées. Vous, en revanche, vous l’avez dit, vous croyez à la véracité de certains phénomènes inexpliqués. Alors qui a des certitudes? Vous ou moi?

Il commence à s’amuser, Lesceptique. Encore un silence, et Lecroyant croit reprendre pied sur un autre terrain:

Lecroyant. Et bien sûr vous n’iriez jamais vous faire soigner par un guérisseur?

Lesceptique. Pas de chance, j’ai visité un guérisseur l’année dernière pour mon zona après plusieurs semaines de soins médicaux sans succès. Et j’ai été guéri. Peut-être par lui?

Lesceptique enchaîne, il a retrouvé tout son calme et regarde Lecroyant en souriant.

Lesceptique. Pourquoi certains guérisseurs n’auraient-ils pas trouvé, ou appris, certaines méthodes efficaces pour soigner telle ou telle maladie? L’erreur serait de s’adresser à eux a priori, et surtout d’appliquer une méthode préconisée par eux et jugée dangereuse par la médecine officielle. Mais un diplôme ne confère pas aux médecins l’exclusivité du savoir, on peut très bien imaginer qu’un homme sans diplôme dispose dans un ou plusieurs domaines particuliers d’un processus conduisant parfois à la guérison. Encore une fois, s’il ne faut pas croire a priori n’importe quoi, il ne serait pas non plus raisonnable de rejeter a priori une thérapie non dangereuse et peut-être efficace.

Lecroyant a perdu pied. Il croyait attaquer, à son habitude, l’idée des scientifiques « sûrs d’eux-mêmes et drapés dans leurs certitudes » tels que les voient nombre d’ignorants, de jaloux, d’incultes, d’irréfléchis, de crédules…et cela fait beaucoup de monde, sans compter les médias qui les relaient. Et il tombe sur un esprit qui ne refuse a priori aucune hypothèse, aucune thèse!

Et Lesceptique pense à Bernanos : « être informé de tout et condamné ainsi à ne rien comprendre, tel est le sort des imbéciles ». Il  ressent une sorte d’amertume, de regret devant l’existence de telles certitudes affichées par un homme qui à juste titre doute de la science « normale » mais qui en revanche ne manifeste pas le moindre doute quant aux manifestations paranormales. Il tire, de cette conversation, sa propre conclusion: le bouclier contre la crédulité en matière de phénomènes naturels ou spirituels est fait d’un alliage de trois composants:

Le doute envers la science, lorsqu’elle n’apporte pas de preuve irréfutable. Se rappeler Descartes: ne rien accepter comme vrai à moins qu’il ne s’agisse d’une évidence absolue.

Le doute envers les phénomènes mystérieux ou étonnants, sans pour autant les réfuter a priori.

Le doute envers l’ « information » de seconde main, toujours.

 

 
[Ce texte est un extrait, condensé et adapté, du  livre « Les Mouettes »  (Raoul Rouot, Le Manuscrit, 2004)]

 

 

17 Commentaires

  1. rackam

    Même Lesceptique est un croyant. Comme tous ceux de son espèce, il a fini par ériger ses doutes en certitudes, celles-ci en dogmes , et ces derniers en religion. Dont il est la Grande Prêtresse, infiniment adorable par les croyants de sa secte incroyante. Sex and dogmes and rock’nroll…

  2. Lesceptique confond généralement la démarche des sciences positives et positivisme. Les sciences positives ont un domaine de validité cela ne veut pas dire que ce qui existe en dehors de ce domaine n’existe pas. La méditation et la prière sont des expériences profondes et réelles qui se situent totalement en dehors des sciences positives, s’en amuser, les repousser dans le domaine forcément ignominieux de la superstition, ce mot par lequel on désigne souvent la foi et l’ouverture à l’altérité totale n’est pas honorable. Être scientifique et appliquer le doute cartésien dans les conditions adéquates est une chose prétendre appliquer cette démarche à toute expérience humaine en est une autre.
    La véritable question est finalement le mélange des genres : le charlatan en apprlant à la science pour berner de pauvres malheureux avec des poudres de perlimpimpin ou des pouvoirs occultes est tout à fait haïssable mais l’homme de foi arrivant à donner un sens aux derniers instants d’un mourant est admirable.
    L’esprit étroit qui se moque sans raison de l’homme de foi est haïssable et l’athée qui aide le vieillard dans ses derniers instant est admirable.
    La raison est étroite devant l’esprit, l’amour de la science ne justifie pas l’arrogance et le mépris.
    Bonne année à tous !

  3. Guenièvre

    Tout bébé mon fils faisait des laryngites striduleuses aiguës . C’est une inflammation du larynx qui , la nuit, of course , dégénère en toux rauque et aboyante accompagnée d’ une grande difficulté à respirer. Impressionnant ! Le médecin appelé d’urgence la première fois prescrivit un corticoïde que nous devions toujours avoir avec nous car le phénomène se répétait pratiquement à chaque rhume. Jusqu’au jour où un homéopathe , nous prescrivit quelques granules qui , en trois quatre prises transformaient la toux rauque en toux grasse.
    « Tu crois à ça » ? me demandaient incrédules certains amis … « Si ça se passe c’est que ça devait se passer mais ce n’est certainement pas grâce à tes granules qui ne sont que de l’eau et un peu de sucre » ! Et moi je leur répondais :  » Je ne « crois » à rien mais ça marche, un résultat, c’est tout ce que je demande « …

  4. Guenièvre, mon article aurait pu (dû) tenir en une ligne: … » » Je ne « crois » à rien mais ça marche, un résultat, c’est tout ce que je demande « … 🙂

  5. Prie-t-on pour que ça marche ?

  6. Cela peut aider, Skarda. Pas sûr mais c’est un pari: vous devinez de qui, bien que nous soyons plus proches de Noël que de Pâques.

  7. kravi

    J’aime tous vos commentaires. Ouverture… il faut un certain âge pour y accéder.

  8. rackam

    Celle-là est trop fine pour le grand public! Bravo!

  9. Merci Rackam,… « Celle-là est trop fine pour le grand public! Bravo! »
    Mais bien adaptée au niveau d’Antidoxe. 🙂

  10. Lisa

    Tout à fait, ça fait du bien de dire du bien de nous, ça fait un bruit qui court, et on ne saura plus d’où il vient.

  11. desavy

    Chouette, j’ai compris le trait d’esprit, je fais partie des initiés !

  12. Félicitations, Desavy 🙂 …et bonne année !

  13. desavy

    Merci Impat :), à vous aussi !

  14. Souris donc

    Impat, vous m’aviez promis ce texte quand j’ai jeté Cauwelaert et son Dictionnaire de l’Impossible à la poubelle. Je ne sais pas quoi dire (alors tais-toi). Votre Lesceptique aurait pu également argumenter sur penser autrement, se renseigner sur les passionnantes recherches en cours.
    Nous ignorons de moins en moins les influences de l’irrationnel et des émotions sur le cerveau. Pas seulement l’autosuggestion à l’œuvre dans l’effet placebo. L’imagerie montre des activations de zones cérébrales à partir de mots, d’intentions. Avec sans doute une influence sur le métabolisme, comme le stress.

  15. Souris, certes Lesceptique aurait pu dire bien d’autres choses, mais le propos portait sur le bien-fondé du doute: cela, me semble-t-il, il l’a dit clairement.
    Par ailleurs une remarque: les  » activations de zones cérébrales à partir de mots, d’intentions. Avec sans doute une influence sur le métabolisme, comme le stress » ne concernent pas l’irrationnel. J’y vois plutôt du rationnel fin, touchant le domaine du très petit dans les connexions du cerveau. Un domaine scientifique que nous commençons à peine à découvrir, mais non du paranormal.
    Enfin, de manière plus plaisante, parler quand on « ne sait pas quoi dire » étant une caractéristique jugée très féminine, j’applaudis votre scepticisme concernant la théorie du genre. 🙂

  16. Souris donc

    Bien-fondé du doute, mais les débats sont manichéens, pour/contre, et extrapolent à partir d’un existant vu comme immuable sans grande curiosité pour les technologies du futur. « Comprendre, c’est se déprendre du connu « , comme dit Guenièvre sur le fil de Skarda.

    Se profile le débat sur l’alternative euthanasie/soins palliatifs. Chacun campera sur ses positions. Bien/mal. Ce débat est déjà caduc puisque des thérapies nouvelles permettront des traitements ciblés et personnalisés aux pathologies du vieillissement, réduisant les dépenses de santé, moins de soins de longue durée, une courbe du vieillissement en « rectangle » (vieillissement en bonne santé, puis paf, la fin).
    Il faudrait promouvoir dans l’opinion, les unités de recherche et start up, nombreuses, qui travaillent sur le sujet. Vulgariser. Et pas rototonner les sempiternelles oppositions moralisatrices.

  17. Que dire de cet article qui ma veritablement scotchez … sublime ?

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