La Brouderie de Marie, 2/4

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Deuxième tableau : le Chasseur et sa Main.

      Oui le chasseur  va bientôt arriver, c’est bien entendu un chasseur de légende, mais tout chasseur de conte qu’il soit ce chasseur dont l’histoire commence à circuler au XVIe siècle va nous emmener du côté de Marie. Avant lui on s’était déjà incliné devant la Bellefontaine, on s’était raconté les uns aux autres son emplacement, les grand-mères qui souffraient des yeux y avaient envoyé des petits chaperons rouges, leur quérir quelque petit flacon de son eau qu’on disait déjà susceptible de soigner les yeux… Et l’on avait vu la petite partir en gambadant « Quand petite Marie va chercher de l’eau, elle n’y va jamais sans son petit pot.. » Et s’il n’y avait pas de loup dans cette histoire, des chasseurs sûr qu’il allait en venir…Il suffit n’est-ce pas qu’une jeune-fille rêve assez fort …Gageons que notre petit chaperon rouge de Reppe ou de Bréchaumont n’avait pas peur du loup, mais qu’elle aussi rêvait déjà du beau chasseur…

 Donc, un chasseur, j’ajoute qu’il est beau, issu du rêve d’une jeune bergère qui venait chanter et abreuver ses moutons à la fontaine de Bellefontaine, telle Rebecca jadis, puis la tendre Rachel, il ne peut bien entendu qu’être très beau. La chasse symbolise l’épreuve, elle n’est pas sans péril, ni exempte de blessure. Notre chasseur est blessé à la main. être blessé à la main c’est être attaqué dans sa relation à l’histoire et au temps. La main est ce qui permet le main-tenant. L’homme blessé à la main n’a plus de main-tenir, il ne tient plus rien, il perd toute maîtrise sur le monde qui l’entoure. Le chasseur qui croit agir devient le gibier qui devient la proie. Nous sommes la proie du Seigneur. Un jour nous concevons que c’est lui qui nous chasse le premier, lui qui nous fait tomber de nos montures sur le chemin de Damas. Je suis celui que tu persécutes. Celui que nous prenions pour la proie est celui qui nous cherche et nous désire, l’apprendre est une blessure, une hémorragie de toutes nos forces précédentes, la main de notre chasseur saigne abondamment, au point que c’est toute sa vie qui risque d’être répandue, là en pure perte sans quiconque pour la sauver. Notre petite fille assiste-t-elle à cette mortelle déconvenue, voit-elle sans rien y comprendre dans une stupeur muette celui dont elle avait rêvé comme d’un beau prince, à genoux sur l’herbe en train de se vider de son sang? Qu’est-ce qu’un héros, ou qu’ un sauveur si c’est un héros blessé, un sauveur souffrant, un sauveur qui va mourir? Mais notre chasseur a pris chair, il n’est plus seulement un rêve de jeune-fille. Il a consistance, et lui aussi crie vers le ciel. Où trouver ce secours qui doit venir de l’Éternel? Alors il se souvient de cette fontaine, il se souvient des contes de grand-mère circulant à propos de ses eaux et qui l’avaient à vrai dire fait un peu sourire…Mais il n’est plus temps d’être mécréant. Parmi les poilus des tranchées de Verdun il en est peut-être qui allaient plus volontiers au bal qu’à la messe, n’empêche que quand  ça reprenait à mitrailler lourd, ils étaient tous à prier la vierge Marie. Marie s’en vient justement dans le maintenant et à l’heure de notre mort, le chasseur doit se dire que la main du maintenant a déjà perdu tout son sang, et que si rien n’arrive, il va y être tôt rendu à l’heure de sa propre mort. Alors c’est en pleurant qu’il plonge cette main dans l’eau de la fontaine et en mettant tout ce qu’il lui reste de piété dans son dernier Je vous salue Marie. L’histoire commence par un chasseur qui tombe, lui qui aurait dû faire tomber dans sa gibecière  le chevreuil ou le lièvre.

Nous le savons bien, amis de tout ce qui dans nos vies fait signe, parfois c’est quand on ne reconnaît plus rien, que le vrai connaître, qui  est d’ordre amoureux, qui est d’ordre frémissant,  advient. Et cet avènement est naissance, et même naissance partagée.. co-naissance. Souvent nous aussi nous tombons, mais  pas seulement, tombons amoureux, qui est la plus belle façon de tomber, nous tombons dans les pommes, comme ce chasseur, (dans mon histoire il faut laisser le temps à Marie d’arriver, pas d’inquiétude ce sera discret, nul besoin des sirènes du Samu),  nous tombons des nues ce qui est parfois cocasse, mais peut nous remettre la tête à l’endroit, ou alors nous tombons aussi carrément que Paul de son cheval,  très judicieusement inventé par les peintres pour faire un peu plus spectaculaire.

Revenons donc à notre chasseur quand il reprend conscience, il est sûr d’avoir vu une belle dame qui s’était penchée sur lui, et dont les yeux étaient tellement bleus qu’à travers ses paupières encore closes, elles caressaient son âme, et quand il parvint dans une semi-inconscience à les rouvrir, il sentit une pâquerette, et puis un pissenlit, un coucou chantait, était-ce dans les arbres? Les arbres ressemblaient encore à des hommes qui marchent, l’évangile connaît cette illusion d’optique de ceux qui sont en train de recouvrer la vue. Et de se tâter précautionneusement, pas de doute je suis vivant. Magnificat anima mea dominum,  le chasseur ne savait peut-être pas beaucoup de latin, mais pour remercier Marie avec les mots de son propre cantique, pour ça il en savait assez. Alors malgré sa main inerte qui lui fait encore mal et qui pendouille, posée comme un lapin mort dans sa grande poche de chasseur,- il a fait vœu de ne plus jamais chasser,- il court au village, il court comme Pierre et Jean vers le jardin de Pâques, il court comme la Samaritaine après la rencontre de Jésus, près d’une Fontaine qui s’appelait puits (elle aussi s’était juré de ne plus faire chasseuse de maris), il court comme un athlète sur le stade. Et l’on croirait entendre passer la course du psaume 118, J’ai couru sur la voie de tes commandements, car tu m’as dilaté le cœur. Dilaté, c’est tout à fait cela, la main encore en compote mais le cœur dilaté, et tout en courant, vers Reppe qui n’est pas loin du tout, il promet solennellement à la Marie qui a déjà une statue à l’entrée du village, que bientôt près de Bellefontaine, dont les eaux lui ont sauvé la vie, il y aura un ex-voto pour remercier, -dans son pays on remercie,- et ensuite une autre statue, aussi belle que la dame dont il n’a vu que l’ombre, et il fera écrire le nom que son âme lui donne, notre Dame de Bellefontaine, et ensuite, -on n’est pas sérieux quand on a dix sept ans et qu’on vient d’être frôlé par la grande faucheuse, et qu’une autre toute pleine de grâce, couronnée d’étoiles, étoile de la mer, s’est faufilée à sa place.- et bien ensuite, foi de chevalier du ciel qu’il  semble être devenu, il y aura ici même, à côté de la source une chapelle avec un clocher et une vraie cloche pour carillonner toutes les fêtes du calendrier, et aussi bien les Angelus.. Fin de la légende. Entrée dans l’histoire. A tout nouveau testament, n’a-t-il pas fallu un ancien testament? Au chapitre suivant la chapelle existe, nous travaillons désormais sur des documents.

 

3 Commentaires

  1. L’Histoire, une histoire vraie, qui trouve sa naissance au milieu des légendes. Cette Belle Fontaine est emblématique de l’histoire des hommes. Quittons vite la légende pour entrer dans l’Histoire…

  2. rackam

    À quelques pas d’où nous habitions, voici une autre chapelle aux origines proches de celle de Miss Miguet:
    http://www.nantesmetropole.fr/decouverte/les-promenades/les-mysteres-et-legendes-de-bongarant-tourisme-29255.kjsp?RH=PROMENADES

  3. Rackam, je vois qu’en prolongeant le chemin qui conduit à votre belle chapelle de granit on arrive à une autre « Notre-Dame »: Notre-Dame des Landes, mais de cette dernière la légende appartient… au futur ! 🙂

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