La brouderie de Marie, 3/4.

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Troisième Tableau : 18ème siècle, le sanctuaire et sa brouderie.

Voici donc au dix huitième siècle, -et bien sans doute qu’une chapelle existât avant- notre petit sanctuaire des champs dûment attesté. D’une légende est née cette modeste maison du Seigneur, vers où montent des pèlerins,  dédiée à Marie, avec toujours la petite source réputée désormais miraculeuse. Alors que depuis longtemps, notre chasseur ne chasse plus que dans les immenses prairies de l’Eternel, Notre Dame de Bellefontaine est bien là, comme il l’avait rêvée, amour réalisé du désir demeuré désir.. Les pèlerinages chantés qui régulièrement vont à travers bois et champs  rejoindre Bellefontaine, et sa Marie qui guérit, ont cette fonction transmise à nous jusqu’à aujourd’hui de garder au monde son âme vive, oui marcher, chanter des louanges, des litanies, des intercessions, c’est modestement contribuer à ce que tienne notre monde fragile. Les anciens maîtres du judaïsme expriment aussi cette  responsabilité de certains pour tous, le monde tient, disent-ils,  tant que quelques sages continuent à étudier la Torah, c’est à dire la Parole du Seigneur. Autant jadis qu’aujourd’hui, un sanctuaire aussi modeste soit-il a besoin de quelques gardiens. Un petit ermitage est donc bâti à côté de la source et de sa chapelle. Les moines qui y vivent sont des êtres très simples, peut-être même un peu simples d’esprit. Ils cultivent bien un petit lopin de terre, font office de sacristains, sonnent les cloches, et doivent bien savoir chanter quelques psaumes et cantiques, mais pour les offices, ce sont les curés voisins qui se déplacent. Ils sont tout à fait pauvres, leur masure est  sommaire, aucun doute cependant sur la pureté de leurs cœurs, ces frères peu instruits sont aimés de tous. C’est à eux que l’on doit le joli nom qui restera longtemps attaché à notre chapelle de brouderie. Un joli mot demeuré dans le patois roman, et dont la racine germanique est le Bruder allemand…Tels sont ces premiers frères de Bellefontaine, pareils en esprit à ceux de la toute première fraternité de François d’Assise à Saint Damien. Cette période pieuse et très bénie qui ressemble aux fioretti du Poverello d’Assise, va être brutalement interrompue à la révolution. Tous les biens de l’Église sont déclarés biens de l’État, et malgré des protestations bien inutiles, car les gens se sont attachés à leur brouderie, tous les objets du culte sont vendus, la chapelle l’est aussi en 1792, et le pèlerinage interdit par les autorités révolutionnaires, la cloche elle même si joyeuse à sonner les angelus, est emportée pour y être fondue à l’hôtel des monnaies de Strasbourg…Pendant une quarantaine d’années on perd un peu la trace du lieu, mais sa mémoire demeure parmi des anciens qui la transmettent à leurs enfants, et ce sont eux ces enfants devenus des adultes qui écriront un nouveau chapitre de l’histoire de notre Bellefontaine.

Quatrième tableau : un siècle de contrastes et de lignes de failles, le bon abbé Clavey, la fête de la grêle, les contrebandiers, la frontière de Bismarck, la florissante épicerie des demoiselles Stein, le bal et la messe…

Le dix-neuvième siècle fut pour notre petit sanctuaire des champs un siècle de ruptures et de contrastes.. Ce fut un homme de Dieu, l’abbé Clavey de Reppe, qui se prit de compassion pour l’esprit du lieu, et se jura avec l’aide de Dieu de lui rendre sa dignité et sa sainteté perdues. Dès 1830 il se porta acquéreur de ce qui restait des bâtiments, réveilla l’ancienne piété de ses paroissiens, à qui Napoléon avait rendu la liberté de culte, mais dont la ferveur était encore timide et dormante. Quelques années plus tard en 1834, les cieux s’en mêlèrent, un violent orage de grêle dévasta les cultures. Une procession avec pèlerinage à Bellefontaine fut décidée qui serait reconduite tous les ans à la même date, le lendemain de l’Ascension. Elle contribua à ranimer la foi perdue, et connut bientôt une grande popularité, sous le nom de fête de la grêle. On y célébrait un office, où Marie protectrice des récoltes était invoquée, mais ce fut aussi l’occasion d’une fête rassemblant joyeusement les gens du coin. Le bon abbé put ainsi lever des fonds, en faisant appel à la générosité des gens accourus de partout à la ronde et en 1857, il fit procéder à la restauration complète du petit édifice en piètre état, une inscription au-dessus du porche rappelle cette belle renaissance de notre dame de Bellefontaine. L’Histoire allait encore bousculer notre paisible lieu marial, en effet à l’issue de la guerre de 1870 Bismarck imposa une frontière arbitraire, annexant l’Alsace, et laissant à quelques centaines de mètres près notre chapelle sur le sol allemand. Les pèlerinages ne furent cependant pas interdits, qui continuèrent faisant affluer d’un même cœur et d’un même élan  les foules paysannes, des villages artificiellement séparés. La tentation était donc forte de faire d’un lieu de prière si bien placé stratégiquement un lieu de trafic. Ainsi le bruder affecté à la garde de la brouderie de Marie, dont la chronique a gardé,  le nom allemand de frère Uhl, mais surtout le surnom alsacien de Natsi, diminutif de Ignace, fut bien plus contrebandier que « frère ». Une activité religieuse qui à cette époque alla jusqu’à la célébration de deux offices par semaine, masquait à peine un commerce aussi peu légal que très florissant. Notre habile Bruder avait installé une épicerie approvisionnée en denrées alimentaires, mais aussi en eaux de vie fortes et en tabac. Les ménagères soudain anormalement pieuses, sous couvert de rosaire, rapportaient sur le territoire, des paniers pleins d’aubaines, à cacher dans coffres et celliers…Un jour l’épicerie qui ne payait pas de mine, du dernier Frère-contrebandier flamba. C’est alors qu’apparurent deux demoiselles providentielles, les sœurs Stein. Elles étaient bien plus respectables que notre fameux sacristain, sorte de Sganarelle, faiseur de sous, sans scrupule.  Elles installèrent un véritable petit commerce, dans la demeure moderne et confortable qui fut édifiée en place de la masure brûlée. Elles obtinrent, -elles étaient femmes et ne doutaient ni de leur autorité ni de leur charme,- toutes les patentes voulues, leur épicerie portait  désormais son enseigne en tout bien, tout honneur, elles y avaient adjoint un petit café, et même des chambres à l’étage. Modernes elles firent l’acquisition d’un des tout premiers phonographes, et si l’on continuait à affluer à Bellefontaine lors du pèlerinage des grêles, pour y prier Marie, on venait aussi désormais à la Brouderie, dont le nom était resté, comme en un lieu plaisant de promenade de rencontre et de détente. Les jours de fête des forains venaient installer leurs éventaires autour de la chapelle, l’ambiance était bon enfant et après tout qui dit que Marie s’en offusquait. Aux noces de Cana n’avait-elle pas été la première à remarquer le manque de vin qui risquait de ternir l’esprit de fête….Je crois plutôt que la Marie de Bellefontaine se réjouissait de ses souriantes parties de campagne, où se retrouvaient ses enfants des deux côtés, affirmant avec simplicité une fraternité que les gens de pouvoir, avaient tenté de nier, avec cette absurde frontière. Du coup tant les autorités politiques que religieuses laissaient-elles faire. Du moment que les joyeux lurons venant lever leurs verres, à la brouderie de Marie, ne tenaient ni des propos  ouvertement anti-allemands, ni anticléricaux, l’aura des sœurs Stein protégeait les lieux, de tout inopportun froncement de sourcil de quelque édile trop regardant ou de quelque curé un peu chagrin, et sans doute la bienveillance hospitalière de Marie, les  bénissait-elle aussi.

 

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