La brouderie de Marie, 4/4

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Cinquième tableau : le déchirement des guerres, grandeurs et misères.

Dès le début de la guerre de 14, la fluctuante frontière, au bord de laquelle Bellefontaine ne cessait d’osciller fut une fois encore déplacée, et notre chapelle si bien restaurée par l’abbé Clavey se trouva occupée par des militaires français, que le respect pour les lieux saints n’étouffait pas. Alors que les bois étaient tout proches, -mais le front allemand aussi-, nos poilus n’hésitèrent pas à se chauffer avec tout ce qui leur tombait sous la main, ex-voto, statues, béquilles déposées en signe de gratitude, menuiseries diverses, tout leur fut bon comme combustible. Le pillage continua en 1916, quand un groupe du génie poseur de barbelés y établit son campement. Si bien qu’à l’armistice, ce qui restait de la bâtisse était en état lamentable et piteux, portes et fenêtres arrachés, toit en partie démoli, ce n’était qu’un repaire d’animaux sauvages, envahi d’orties et couvert de déjections. Et pourtant Notre-Dame de Bellefontaine avait suscité suffisamment de tendresse parmi les enfants de son pays, pour qu’il s’en trouva tout de même une poignée pour insuffler l’énergie de la rebâtir. Les uns offrirent des tuiles, d’autres un autel, ou un harmonium, d’ autres encore obtinrent des fonds au titre de dommages de guerre, plusieurs maires furent de fidèle zélateurs de la Marie de leur enfance et de sa souriante brouderie. En particulier Léonard Brun, maire de Bréchaumont fut un soutien indéfectible, de la pleine réhabilitation des lieux saints, qui eut lieu entre 1927 et 1933. En mai 1933 notre-Dame de Bellefontaine avait enfin retrouvé sa splendeur passée, et fut solennellement consacrée, en présence d’une assemblée de quelques 3000 fidèles venus de toute la région, et en symbole de paix, le délégué de l’évêque prononça deux sermons, l’un en français, l’autre en allemand. Traumatisés par la grande guerre qui avait fait des coupes sombres dans les familles, les gens avaient un immense besoin de prier celle qu’ils appelaient à la fois notre Dame des Douleurs, et notre Dame du Perpétuel Secours. Mais c’est bien toujours la même Marie qui marche avec nous sur nos chemins de vie et que nous appelons nous autres Marie d’Espérance. Les pèlerinages reprirent, animés par un grand regain de dévotion religieuse. Le lieu avait un tel rayonnement dans la région que s’y tint en 1938 le congrès eucharistique du canton de Dannemarie, qui rassembla lui aussi plus de trois mille personnes. Mais inexorable la menace d’une nouvelle guerre se précisait. L’Alsace-Lorraine fut immédiatement annexée, les nazis fermèrent officiellement la chapelle et interdirent toute activité religieuse. C’est alors que la belle dame de notre lointain chasseur, entra dans la clandestinité. Le saint site devint le point de ralliement des réfractaires à l’incorporation de force, les tristement célèbres malgré-nous, mais aussi des prisonniers évadés,  de tous ceux, juifs ou résistants  qui avaient des raisons vitales de fuir le régime nazi. Un réseau de résistance qui avait pour chef le commandant Daniel avait fait de l’endroit situé tout près de la frontière, au milieu des terres céréalières, qui avaient été saisies et continuaient à être cultivées, le dernier maillon d’une chaîne organisée pour permettre à ces personnes aux abois de passer de l’autre côté et de sauver leur vie. Parmi ceux qui participèrent de façon active à ces passages clandestins où tout complice risquait la mort immédiate, il faut citer l’abbé Simon, qui avait plusieurs doubles des clés de la chapelle. Les clandestins étaient accueillis et réconfortés à Bréchaumont, souvent ils venaient déjà de loin, et avaient franchi mille obstacles pour arriver jusqu’ici. On leur expliquait l’itinéraire village-chapelle, les horaires à respecter pour éviter les patrouilles, on les munissait d’un outil de saison à porter sur l’épaule, et ils entraient grâce à la clé dont la serrure avait été soigneusement huilée par une porte latérale. En repartant ils laisseraient la clé sous une marche opportunément mobile où elle pourrait être récupérée par des membres du réseau. Quant aux outils ils avaient été cachés dans les derniers bosquets d’arbres avant la chapelle. Ils avaient environ deux heures entre deux relèves, ils en guettaient une ou deux pour s’assurer de leur régularité, puis tentaient  le tout pour le tout et couraient, tout droit vers la route de Reppe où ils avaient toutes chances d’être sauvés. Beaucoup le furent. La plupart, je l’imagine volontiers, confièrent à Marie leur salut inespéré. Je crois qu’elle aima ces drôles de paroissiens hirsutes et sans doute peu versés dans les litanies. Ils étaient ses enfants au moins autant que les endimanchés des années pieuses. Comme ils ressemblent étrangement à ces clandestins à nos frontières, ces gens ayant tout quitté pour risquer une vie meilleure, une vie libre, pour eux et leurs enfants, une vie qui ne ferme pas à l’avance tout avenir. Marie Porte du ciel ne se doit-elle pas d’être à leurs côtés tout simplement Porte de la vie. Que les riches heures de l’histoire qui s’écrivit là nous remettent en mémoire, une des plus belles vocations de Marie, inspirant la nôtre, Marie Etoile du Matin. . Je vais donc laisser  des franges à mon petit conte de la brouderie de Marie, nous en sommes au point de l’histoire et du temps où chacun pour la suite pourra interroger ses anciens. Que chacun de nos cœurs interroge la Marie qu’il porte en lui, toutes sont sœurs de notre Dame de Bellefontaine. Nous aussi, pour nos frères, nos bruder, nos fratelli, nos brothers, nos adelphos, qu’ils soient d’Europe ou même d’ailleurs, devenons des étoiles du matin. Que Marie couronnée d’étoiles, se penchant tour à tour sur un chasseur de conte, ou sur un pourchassé de l’histoire,  nous en inspire la chanson et le motif. Que la légende se mêle à la chronique, que le rêve se mêle à la réalité, pour que l’eau de nos fontaines soit eau de jouvence, de résistance et de bénédiction.

 

Un commentaire

  1. Comme ce temps ancien des frontières en Europe sonne à nos oreilles tel un vieux et pénible souvenir…

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