11 mars. La résilience japonaise.

rj6

La résilience japonaise

 Les centrales nucléaires japonaises, qui avaient la réputation d’être les plus sûres (un modèle pour EDF), ne l’étaient pas. Il est vrai aussi que le séisme de Sendai, 11 mars, est le plus puissant jamais enregistré dans l’histoire : un tel choc n’avait jamais été envisagé par les constructeurs, nulle part au monde. Le Japon, qui ne dispose d’aucune ressource énergétique naturelle, avait depuis longtemps, comme la France, adopté le nucléaire : 40% de l’électricité domestique est produite par des centrales de modèle ancien (Westinghouse-Toshiba), qui avaient toujours résisté aux chocs sismiques. Une nouvelle centrale était mise en route tous les deux ans, ce qui conférait à la Compagnie d’électricité de Tokyo (TEPCO)  un avantage comparatif sur le marché mondial, en un temps où les Etats-Unis et l’Inde, en particulier, s’intéressent de nouveau à l’énergie nucléaire. Fukushima aura tout changé : deux centrales de cette préfecture, peut-être trois, proches de Sendai, ont été gravement endommagées : des gaz toxiques ont été lâchés dans l’atmosphère, des ouvriers ont été irradiés. A ce jour, les risques sanitaires semblent limités : ce n’est pas Tchernobyl. Les centrales non touchées continuent à produire, mais il est évident que les constructions futures seront suspendues pour longtemps. Les adversaires du nucléaire au Japon, et plus encore en dehors, invoqueront le spectre de Fukushima. Sur le marché mondial, les bénéficiaires immédiats de ce séisme seront les producteurs de charbon, de gaz naturel et de pétrole ; et la recherche d’énergies alternatives trouvera un nouvel élan.

Au Japon même, la population reste calme : les séismes font partie du destin national. En 1923, le tremblement de terre de Tokyo fit cent mille morts et la capitale disparut dans les flammes. En 1995, on déplora six mille victimes à Kobe. A Sendai ? Deux mille au moins, dix mille peut-être (on ne connaîtra le chiffre que dans plusieurs semaines en raison de la dispersion des populations), pour la plupart noyés par le tsunami. La perte est considérable, mais l’évolution du nombre des victimes au cours du temps, mise en relation avec l’intensité de la secousse, démontre les progrès accomplis pour contenir les désastres naturels. Depuis le séisme de Kobe, les normes de construction ont évolué : la plupart des bâtiments de Sendai ont résisté à la secousse la plus grave jamais enregistrée dans l’histoire du pays. Aux normes techniques s’ajoute la préparation psychologique : dès leur plus jeune âge, les enfants apprennent à se comporter convenablement en cas de catastrophe, à la fois au plan humain et de manière opérationnelle. La civilisation japonaise contribue aussi à gérer l’après-séisme : Sendai n’est pas Port-au-Prince, aucune scène de pillage, aucun désordre n’ont suivi la catastrophe. La population s’est   mise à l’œuvre pour secourir les victimes et déblayer sans attendre la police et l’armée. Dans le reste du Japon, l’activité n’a été interrompue que quelques heures : le cœur industriel du pays se trouve à trois cents kilomètres plus au sud et les usines sont équipées pour résister à des chocs majeurs. Les exportations d’automobiles et de composants auront été suspendues moins d’une journée, ainsi qu’on a pu le mesurer à Vancouver, principal port d’entrée des produits japonais en Amérique du Nord.

L’économie japonaise, qui croît lentement mais croît tout de même grâce à des productions de plus en plus sophistiquées, ne devrait pas être affectée par le séisme : on peut même envisager que la reconstruction de Sendai suscitera un supplément de croissance, comme cela avait été le cas après Kobe. Cette renaissance de Sendai sera financée par des investisseurs privés, qui vendront des valeurs étrangères (type Bons du Trésor des Etats-Unis), de manière à rapatrier des Yens : le cours du Yen va probablement monter dans les semaines qui viennent. Les exportateurs japonais devraient en souffrir mais peu, car les composants japonais sont irremplaçables, quel que soit leur prix (impossible de fabriquer, où que ce soit dans le monde, un téléphone portable sans composant japonais). L’autre source de financement pour reconstruire Sendai sera publique, au risque d’aggraver la dette de l’Etat, qui atteint déjà le niveau record de deux ans de production nationale. Mais cette dette étant financée par les épargnants japonais, il ne sera pas nécessaire pour l’Etat d’emprunter sur le marché mondial.

« Les Japonais ne puisent jamais leur énergie que dans les crises  », m’a dit, à Tokyo, Naoki Inose, historien renommé et aussi vice-maire de la capitale : le drame de Sendai et Fukushima pourrait, paradoxalement, relancer une économie qui ralentissait.

Guy Sorman

 

 

Un commentaire

  1. « des leur plus jeune âge les enfants apprennent à se comporter convenablement »…
    C’est sans doute par ce point que l’Etat-Nation Japon diffère le plus de l’Etat-Nation France aujourd’hui. Et la différence, hélas, n’est pas à notre…
    (Je laisse le lecteur terminer la phrase)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :