Au-delà des bornes

bl3

Au-delà des bornes il n’y a plus de limite… Ce dicton d’origine inconnue faisait florès dans les milieux scientifiques d’étudiants, le fait-il encore ? Il marque une sorte de rationalité du raisonnement, il signe modestement l’idée d’un monde fini, il s’incline devant l’infini qu’il ne nous est pas donné de connaître. Avec son air bonasse il amuse les interlocuteurs sous l’apparence de la plaisanterie.

Il reflétait l’idée universellement admise que nous vivons à l’intérieur de frontières mentales, qu’il ne faut pas « aller trop loin », qu’on ne peut faire n’importe quoi, que l’infinie clarté n’existe pas davantage que l’infinie noirceur. Les hommes étaient raisonnables, même dans leur folie il y avait des limites. Dans l’intelligence aussi.

De la vie, seule nous savions la limite que représentait la mort. Et si pour nombre d’entre nous cette mort n’était pas une fin, elle ouvrait justement sur l’infini, sur l’inconnu.

Dès l’école on apprenait aux enfants, outre « le savoir », l’existence de limites. On pouvait bavarder en récréation, mais pas en classe ou en étude, on pouvait interroger ou protester, mais on devait rester correct. Et toute faute appelait sanction. On comprenait que « le mauvais » avait ses limites, mais l’excellence ne pouvait pas davantage atteindre l’infini. La performance en tout point, en toute discipline, en tout sport, pouvait atteindre exceptionnellement la perfection mais il était impossible de la dépasser. La perfection, aux yeux de tous et par définition, ne pouvait être que la limite du bon. Et cette limite avait un nom : le vingt sur vingt.

Vingt sur vingt ! C’était rare, il y avait peu d’élus, mais c’était l’apothéose. Impossible de faire mieux, on avait atteint la limite, on appréhendait l’existence d’une limite puisqu’elle était parfois atteinte, jamais dépassée. Indépassable. On y rapportait tout naturellement la vie qu’on s’apprêtait à vivre: les limites à ne pas pouvoir dépasser faisaient partie de la vie, on y était, d’avance, adapté. Est-il possible de grimper le Mont Blanc jusqu’à 5000 mètres ? Est-il possible d’être présent à deux endroits à la fois ? On apprend en physique qu’on ne saurait descendre en température à moins du zéro absolu, – 273 °C, et qu’on ne peut dépasser la vitesse de la lumière. C’est comme ça. Les esprits étaient accoutumés aux limites.

Le sont-ils encore ? Rien n’est moins sûr. Les limites physiques ci-dessus sont toujours là mais nos esprits y sont rebelles. Et surtout les limites conventionnelles établies pour marquer le pire et le meilleur, ces limites qui rendent la vie compréhensible, perceptible à tous, qui encadrent nos valeurs et les rendent accessibles aux foules, ces limites tendent à disparaître. A disparaître parce qu’on les efface, parce que la tricherie les emporte, parce nous ne voulons plus les supporter. Pire, parce que l’école qui devrait nous les enseigner nous apprend à tricher avec elles.

C’est ainsi que le magnifique vingt sur vingt n’existe plus ! Plusieurs élèves font état de leurs 21 sur 20, de leur 22 sur 20. Fièrement, et ils ont raison d’être fiers car cette « note » montre à n’en pas douter un excellent travail. Toutefois leur fierté justifiée ne se trouve-t-elle pas quelque peu ternie par le ridicule de l’Éducation Nationale ? Car enfin on sait très bien d’où provient la consigne, et on devine sa motivation. Le cas étant loin d’être isolé il s’agit bien d’une consigne, et la motivation coule de source : relever la moyenne des notes afin de faire croire à une meilleure performance de l’EN. On attribue au meilleur un 22, ce qui permet de donner 20 au « moyen-bon », et ainsi de suite en éliminant totalement, il va de soi, le zéro. Et la moyenne de la classe atteint le score souhaité. Il suffisait d’y penser.

L’existence de cette consigne de « surnotation » n’est pas un mystère, elle a fait l’objet d’une diffusion écrite à certains jurys du baccalauréat. Alors si on peut « surnoter » au bac, pourquoi s’en priver en classe ?

Une telle mesure est certes ridicule, mais ce n’est pas un crime. Il n’y a pas mort d’homme dirait notre Jack Lang. En effet. Toutefois ne porte-t-elle pas en germe, dans l’esprit de nos enfants, un mal insidieux les habituant à enlever leur sens aux notions de limite ? Puisque les barrières inventées par les hommes n’ont rien d’absolu, pourquoi considérer que la loi est infranchissable ? Pourquoi se laisser limiter par elle ?

La société à limites, la nôtre, était-elle une société bornée ? Elle semble se déliter, la suivante sera-t-elle meilleure ou pire ? Après tout, la suivante de la suivante connaîtra peut-être de nouvelles limites, celles de l’Univers.

 

 

 

 

45 Commentaires

  1. Souris donc

    Mais bien sûr qu’on peut avoir 22/20.
    En fait c’est assez easy quand tu te poses un peu, faut sortir les keums de la zone de crevards ambiance cage d’escalier qui se font superchier comme des tantouzes à rien branler ou dealer comme des malades, alors les fdp de l’Ed Naze se sont fait un ptit délire, des options mdr pour pas qu’on les stigmate au bac
    Pêche à la mouche, bodysurf, swahili, haoussa, arts du cirque, lutte bretonne, hip hop.
    Avec ça, t’as 22/20 direct et c’est la lose quand même après et le bac tu te torches avec.

  2. Guenièvre

    Très bon exemple Impat que ces notes supérieures à 20/20 comme témoignage de la tendance contemporaine à rejeter les limites dans tous les domaines . Pour les Grecs anciens s’émanciper des limites était une faute sévèrement punie par les Dieux , c’est d’ailleurs le propos des tragédies grecques.
    Cette non inculcation des limites est l’une des causes de l’immense désarroi de certains jeunes. Parce que, contrairement à ce que pensent certains, elles ne sont pas une contrainte et un empêchement à l’épanouissement de la personnalité mais elles servent à constituer l’individu.

    « La limite n’est certes pas seulement le contour et le cadre, n’est pas seulement le lieu où quelque chose s’arrête. La limite signifie ce par quoi quelque chose est rassemblé dans ce qu’il a de propre pour apparaître par là dans toute sa plénitude, pour venir à la présence. »
    Martin Heidegger

  3. roturier

    Encore l’EdNat. On n’a pas fini d’en entendre parler et pour cause.

    La motivation des notes dépassant les 20 pourrait effectivement être celle qu’avance Impat: manipuler la moyenne « nationale » de manière à prétendre à une amélioration du niveau général des élèves; alors que malheureusement il n’en est rien; plutôt le contraire.
    Une technique dont le ridicule fixera vite les limites: jusqu’où irait-on? 40/20 ? Davantage?

    Et l’effet réel sur la vie des « bénéficiaires » pourrait effectivement être nul, vu que le bac ne sert désormais que d’accès aux filières menant au Pôle Emploi.
    Les « vrais » métiers n’en ont pas besoin. Qu’ils soient de la catégorie dite, à tort, « manuelle » (qui se passent du bac) ou de celle dite « intellectuelle », grandes écoles etc. (pour lesquels les épreuves d’entrée court-circuitent le bac).

    Des caciques de l’EdNat avouent d’ailleurs (j’en suis témoin), certes en « off », que le coût considérable de ce stressant effort annuel ne se justifie que par son statut d’unique « rite de passage républicain » ; maintenant que le service militaire obligatoire est disparu.

    Autrement dit, c’est la République Française qui se bat pour maintenir, coûte que coûte, le dernier bastion de l’emprise qu’elle croyait jadis avoir sur les cœurs et sur les esprits. Pour ne pas dire sa raison d’être.
    Bataille d’arrière-garde, condamnée d’avance, vu qu’elle avait démissionné, par lâcheté et lassitude, de la défense du bastion principale, à savoir son identité profonde. Nul besoin d’être Finkie pour savoir que lorsqu’on ne sait plus qui on est on n’est plus rien.

    Qq1 m’avait traité ici de « compulsif auto-citateur ». Effectivement. Je rappellerai donc que le sujet EdNat fut largement abordé céans ; dont ceci :
    « l’école en question, c’est bien celle de l’éducation Nationale ? De la République ? On est d’accord ?
    Et si c’était ça son problème ? »
    http://antidoxe.eu/2012/12/11/lecole-de-ces-dames-main-basse-ou-pas/

  4. kravi

    La limite est éminemment nécessaire. Sans elle, l’hybris mène les empires à leur perte et les humains à [l’illusion de] l’omnipotence.
    Guenièvre le souligne, pas d’individu sans conscience de ses limites. Limites de soi-même, pour se différencier de l’autre, mais aussi limites à sa propre démesure : nous sommes condamnés aux déceptions et échecs, aux pertes et deuils, aux maladies et à la mort.
    Quant aux élucubrations des [mal nommés] pédagogistes, rien ne nous étonnera plus. Transformer la limite du 20/20 en cucuterie bien-pensante (20+n)/20 au nom de l’égalitolâtrie consiste à dénier le réel pour lui substituer ses désirs, autrement dit, délirer.

  5. Bibi

    Sans conscience de limites, comment les dépasser? (je pense notamment aux avancées technologiques)
    Sans conscience de la signification des limites, c’est sans éthique.

  6. roturier

    Vous êtes priés de parler le Français correctement.
    C’est « égalitude », rien d’autre.
    Surtout depuis le retour de la nunuche.

  7. Guenièvre

    Si vous permettez roturier je pense que le problème qu’aborde ici Impat va bien au-delà de celui de l’EN même s’il prend l’exemple des notes.L’école na fait que suivre un état d’esprit général qui s’est développé dans nos sociétés occidentales et qui est dû à de multiples causes : perte de la transcendance, sentiment de toute puissance de l’individu …

  8. Souris donc

    Je trouve que l’exemple du 22/20 pourrait être heureusement complété et actualisé par l’évaluation positive.
    Si j’ai bien compris, avec l’évaluation positive, on ne sanctionnera plus les fautes d’orthographe, mais on félicitera pour les non-fautes.
    Ce jour, le billet de Walter :
    http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=883026
    Fini la honte, fini l’humiliation ! L’évaluation positive permettra à Kevin d’envisager un avenir serein dans la téléréalité.
    On devrait étendre l’évaluation positive dans tous les domaines.
    Au CT, un de vos pneus avant a encore des sculptures visibles.
    Sur les sites des voyagistes, la présence d’une boite de nuit à côté de l’hôtel assure des nuits toujours vivantes.
    Soyons positifs ! On ne dira plus « petit gros sans charisme » mais « Président de la République »

  9. Souris… On ne dira plus « petit gros sans charisme » mais « Président de la République »
    Si seulement il ne lui manquait que le charisme ! Vous nous faites rêver…

  10. Guenièvre, … « je pense que le problème qu’aborde ici Impat va bien au-delà de celui de l’EN »…
    Vous êtes la clairvoyance faite femme 🙂

  11. roturier

    Certes, La Dame.
    Mais je prends la bretelle de sortie qui m’intéresse. Plus fort que moi.

  12. roturier

    Je me permettrais de faire remarquer qd même que le phénomène de notes dépassant le maximum théorique (sous d’autres latitudes, dépassant le 100%) n’est pas l’apanage exclusif de la France.
    Ne nous trompons donc pas. D’autres pays/civilisations en sont au moins autant « atteints », notamment les plus « performants ».
    Naturellement les élèves issus de familles aisées s’en trouvent favorisés, ayant accès aux cours particuliers dans des matières « facultatives » mais qui comptent pour la moyenne. C’est comme par hasard dans cette population que l’on trouve en général les >100%. Le système en devient « super-élitiste ».

  13. roturier

    MAIS sous d’autres latitudes, vu les doutes qui pèsent sur la valeur du bac et d’autres épreuves « classiques » pour évaluer un candidat à une (grande) école ou un (grand) job, on trouve des épreuves dites « PSYCHOTECHNIQUES » ou « PSYCHOMETRIQUES », mesurant non la capacité d’ânonner un savoir mais à analyser des situations, réfléchir et décider.
    Dont des compétences particulières (visualisation en 3 dimensions etc).

    Et ceci dès l’âge du bac voire bien avant.

    Bref, la personnalité et les capacités innées sont au moins autant prises en compte que le bac, déchu de son piédestal d’épreuve reine.

    Je ne connais aucun équivalent en France ; mais je me trompe peut-être.

  14. Souris donc

    C’est au niveau de l’embauche que ça se passe, avec les batteries de tests, qui évaluent le QI, le QE, l’habileté, et utilisent même la graphologie voire l’astrologie.
    Le bac est un certif mais au lieu de le passer à 13 ans, on le passe à 18 ans, au mieux un (coûteux) galop d’essai. Un leurre puisque les mentions TB pleuvent. Leurs détenteurs déchantent ensuite dans les prépas ou en première année des facs sélectives. Ejectés, ils atterrissent en lettres-psycho-socio. Et deviennent animateurs socio-culturels, intermittents du spectacle, médiateurs de quartier, agents d’ambiance, facilitateurs du lien social, intervenant de proximité. Electeurs du parti socialiste. Vigiles pour les plus musclés.
    http://www2.pole-emploi.fr/rome/pdf/FEM_K1204.pdf

  15. Souris,… « à l’embauche que ça se passe, avec les batteries de tests, qui évaluent le QI, le QE, l’habileté, et utilisent même la graphologie voire l’astrologie. »…
    La meilleure des méthodes de sélection à l’embauche : une conversation d’une demi-heure, bien menée, sans aucun test savant.
    L’expérience montre que :
    Ces conversations des mêmes candidats avec 5 ou 6 des membres de l’entreprise donnent les mêmes résultats : les avis des 5 ou 6 membres convergent.
    Les candidats ainsi choisis se révèlent, à l’usage, toujours bons.

  16. Dans le document de Souris, agente c’est pour la gente féminine ?

  17. Bibi

    Une des limites qui mériterait être franchie est le déterminisme scolaire qui fait que, en gros, l’avenir de l’individu est assez fixé dès 16-17 ans. Le choix de ceux (et celles) qui n’ont pas d’assez bonnes notes leur ôte les options des prépas et des grandes écoles, de même que toute institution qui recrute par concours.
    Hormis les « écoles de la seconde chance » je ne connais pas des manière d’insertion vers des carrières à avancement (hormis le fonctionnariat, et là aussi c’est limité) pour ces personnes.

  18. Bibi,,,, “Hormis les « écoles de la seconde chance » “,,,
    …et aussi les nombreuses entreprises qui pratiquent courrament les promotions internes avec prises de responsabilités.

  19. Bibi

    Certes. Et quand on verra des trentenaires-quadrats envoyés par leur employeur faire un cycle d’études sup. pour revenir vers des fonctions adaptées ce sera encore mieux.
    Je pense aussi aux femmes qui ont du ou choisi ne pas poursuivre leur formation et qui pourront se qualifier « en décalage ».

  20. Bibi

    J’appelle illico Ceausescu?

  21. Bibi

    Sérieusement, cette attitude « tout m’est dû » est tolérée voire encouragée par les ôtorités.

  22. roturier

    Qu’y vient Ceausescu faire ?

  23. roturier

    Pourrait présenter un peu d’intérêt:
    http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2014/04/18/31001-20140418ARTFIG00365-comment-l-immigre-a-remplace-le-proletaire-aux-yeux-de-la-gauche.php

    Cela dit, Redecker s’interroge sur les causes du remplacement, dans le mythe fondateur de « gauche », du prolétaire de jadis par l’immigré d’aujourd’hui.

    MAIS il me semble enfoncer des portes ouvertes: l’Etat providence a fait disparaître les prolétaires (c’était d’ailleurs sa raison d’être).
    Les seuls prolétaires qui (nous) restent sont immigrés, exposés à l’Etat providence depuis trop peu pour perdre leur « qualité » de prolétaires.

    Mais ça vient. Ils s’embourgeoisent, même.

  24. Roturier :
    vous voulez à tout prix étendre le sujet aux limites des classes sociales ?
    Si Redeker enfonce des portes ouvertes, c’est surtout que le sujet, depuis 50 ans, a déjà été présenté par plusieurs milliers de manieurs de plume ou de clavier, de divers camps.
    Vous avez raison : l’Etat-Providence avait en effet pour fin (à moitié consciente ?) d’assimiler les prolétaires à la classe moyenne. Certains voient dans le système fiscal qui alimentait l’Etat-Providence une entreprise (à moitié consciente ?) visant à annexer pareillement l’ancienne noblesse et la haute bourgeoisie, surtout terrienne, à la classe moyenne.
    Les immigrés sont comme tout le monde, ils s’annexent à la classe moyenne, d’autant plus qu’ils sont déjà très souvent la classe moyenne du pays d’origine. (Et il y a plus de quinze ans que des manieurs de plume ou de clavier s’épuisent à le dire pour tenter de nuancer la formule Rocard-toute-la-misère-du-monde.)
    Le mot prolétaire peut paraître de toute façon inadéquat pour nommer dans le système actuel la partie la plus pauvre de la classe moyenne holiste, puisque à part les clochards et quelques individus hors-norme, cette partie, économiquement affectée par le surendettement et la spirale des loyers impayés et impayables, a un mode de vie semblable au reste de la population : télévisé et téléphonisé.

  25. Bibi

    Bonjour Pierre,
    Il semble plus probable qu’il se soit trompé de fil.

  26. Bonjour Bibi,
    ah ben je reste quand même sur celui-là pour ajouter que peut-être bien que « prolétaire » serait aujourd’hui le mot le plus adéquat pour les précaires dont je parle (réceptacle parfois râleur de la redistribution étatique de blé et de spectacles d’arènes), précisément parce qu’il ne l’était pas du tout pour la classe ouvrière de l’Âge précédent.

  27. Bibi

    Et pour moi, toute cette classification et analyses en termes de classes/castes sociales me semble dépassée et non-pertinente.

  28. roturier

    Pas trompé de fil. Pratique le HS comme de coutume ici.
    Et ça marche: pjolibert aussi a pris la tangente.

  29. ça n’est pas un hors-sujet complet.
    Quand j’étais petit, au collège unique, j’ai été une fois happé par une apostrophe d’un condisciple, à la sortie d’un cours de physique dont ma classe sortait et où la sienne entrait.
    Ce garçon me disait en passant, tout le monde ayant eu le même contrôle et se le voyant rendre cette fois-là :
    « Alors, Jolibert, on a encore eu 21 sur 20 ? »
    Ce fut ma première rencontre consciente avec la question sociale.
    La question n’appelait aucune réponse, et la réponse aurait été compliquée. Comment expliquer en une seconde à ce garçon que malgré la reproduction sociale dont je bénéficiais, je commençais à être la victime de mes « facilités », que certaines matières se dérobaient déjà à ma molle façon de tout retenir en classe, et que mes mauvaises habitudes de non-travail à la maison commençaient à me faire avoir en physique, donc, non pas 21 sur 20, mais 11, 11.5 ou 9 suivant les cas ? La rumeur publique avait décidé que j’avais tout le temps 20, ou 21 par exagération moqueuse, et la cité ouvrière du Capitany avait décidé qu’elle en avait marre de s’entendre dire par l’institution que c’était par manque de travail et de volonté qu’elle n’arrivait pas à cette prouesse posée en idéal.

  30. roturier

    Et la réponse? C’était un 21?

  31. pjolibert, ce qui était à, votre époque lycéenne, une « exagération moqueuse » est devenue une réalité quotidienne. C’est 100 % dans le sujet !

  32. Je ne sais pas, j’ai oublié.
    Je ne suis pas exactement d’accord avec tout ce que vous avez dit dans votre 1er commentaire. Je constate comme vous que le bac est mal justifié. Mais il me semble que ce à quoi il faut mettre fin surtout, c’est la pseudo-justification du bac par le métier. Le métier nécessite une formation professionnelle, je le constate avec vous. Qu’on le dise une fois pour toutes, et la nécessité du bac (et celle de surnoter) disparaît. L’école n’est quand même pas seule en cause : il y a apparemment encore des gens qui encouragent leurs enfants à avoir des bonnes notes en leur faisant croire que c’est essentiel pour un métier ; et les médias sont insupportables qui font du reportage sur le bac un rituel, et qui encombrent absolument tous les sujets de métaphores scolaires en particulier dès qu’il s’agit d’économie (« meilleur élève / dernier élève de la classe », « cour des grands »).

  33. pjolibert

    C’était en 5ème. Au lycée général-pour-être-professionnel-le-plus-tard-possible je travaillais encore moins, j’avais choisi la filière Lettres/branleurs, avec une option maths, pour travailler quand même un peu.
    A vrai dire je ne suis pas au courant de ces notes au dessus de 20. ça concerne vraiment le quotidien ?

  34. QuadPater

    il y a apparemment encore des gens qui encouragent leurs enfants à avoir des bonnes notes en leur faisant croire que c’est essentiel pour un métier ; et les médias sont insupportables qui font du reportage sur le bac un rituel […]

    (pjolibert)
    Les médias (la télé surtout mais pas qu’elle) poussent plutôt dans l’autre sens en montrant des gens (acteurs, amuseurs, animateurs…) connus et bien payés qui se plaisent à claironner qu’ils n’ont pas eu le bac, étaient « nuls en tout », voire « se sont fait virer de partout ».

  35. roturier

    Exact, Quad. La prétention « populaire », version médiatique du populiste.
    Certains animateurs trimbalent au fond d’un tiroir des diplômes universitaires. Mais ils vendraient père et mère pour que ça ne se sache pas.

    Cyril Hanouna en est un exemple symptomatique. Fils de médecin; ayant suivi plusieurs filières d’études supérieures (incomplètes vu l’appel de son penchant clownesque). Lorsque un mot anglais est, par mégarde, prononcé sur le plateau il saute en l’air: « ça veut dire quoi? ». Alors qu’il aurait pu, au besoin, traduire lui-même.

    Le reste est à l’avenant: finesse, intelligence et vivacité d’esprit certaines qui ne servent qu’à les cacher au maximum; faisant volontiers l’ignare, simpliste, primitif, grossier à l’occasion.

    Le tout basé sur l’hypothèse que le « peuple » veut ça; qu’il ne comprend rien d’autre.

    Or, le « peuple » n’est pas dupe qu’on le prend pour un magma malléable à souhait. Après avoir bien rit il fini par se venger. Il brûlera demain ce qu’il adore aujourd’hui.

  36. Nous conclurons donc que les médias poussent dans les deux sens à la fois, car personne n’arrive exactement à saisir comment fonctionne la société dont nous sommes tous membres.
    Le plus étrange et le plus épouvantable est l’usage par l’institution scolaire du mot « réussite ». Réussite est toujours pris en un sens intransitif. On ne réussit jamais quelque chose ni à faire quelque chose. Il s’agit de réussir tout court. Cet usage intransitif général et censé être valable pour tous est au cœur même du refus de décomposer les choses et de tous les malentendus autour de l’école.
    Je ne connais pas les animateurs dont vous parlez, Quadpater, mais je crois reconnaître l’idée selon laquelle à leurs yeux ils ont « réussi » malgré l’école et son discours à elle sur la « réussite », et je vous remercie encore de m’avoir aiguillé sur Sexion d’Assaut, dont beaucoup de textes montrent l’obsession scolaire, probablement le passé scolaire d’un ou des membres du groupe, qui a dû être plein de discours débiles sur le rapport magique entre bonnes notes et futur métier, à l’origine d’un bon lot de frustrations et d’envies d’en découdre.

  37. pjolibert,,, « Le plus étrange et le plus épouvantable est l’usage par l’institution scolaire du mot « réussite ». Réussite est toujours pris en un sens intransitif »…
    Ce travers, on ne peut plus réel, est hélas plus répandu encore que dans la seule institution scolaire. On l’entend couramment exprimé dans tous les milieux, tant professionnels que familiaux.

  38. roturier

    Quoi d’étrange à utiliser le mot « réussite » dans un sens absolu (comme « bonheur », par exemple) alors que c’est utilisé dans un contexte scolaire par des pros de la chose, à savoir des enseignants ?

    Un enseignant de carrière est qq1 qui n’est jamais sorti de l’école, même à 60 ans. Il ne connait rien d’autre. Il a beau prétendre former des jeunes ; les chiens ne font pas des chats et on n’enseigne que ce que l’on sait. Il forme des profs, point.

    L’école ne fait donc que se perpétuer ; elle échoue systématiquement à former autre chose.
    Sa terminologie est donc scolaire et il entend « réussite » dans l’acception scolaire. Il ignore qu’elle peut être autre.

    Naturellement je ne raterai pas l’occasion de rappeler que les enseignants ne sont qu’une variété (majoritaire…) de fonctionnaires. Les mêmes causes reproduisant les mêmes effets, la France ne sait que fabriquer des fonctionnaires.

    J’abrège, car sinon je vous infligerais mon discours sur l’omniprésence des fonctionnaires dans les appareils politiques français vu les privilèges qui leur en facilitent l’accès au détriment de tous les autres.

    Clémenceau l’avait dit mieux que moi ; et ça ne s’est pas amélioré depuis.

  39. Certes, mais il y a dans ces cas-là aussi un usage ancien, « réussi » tout court, cela voulait dire « réussi dans les affaires ». Phrase exemple : l’oncle Arnulphe a réussi. En fait, tout le monde sait bien, dans la famille, qu’il a réussi dans l’automobile : la concession qu’il a héritée du père de sa femme prospère, elle a triplé de volume, en proportion de son propre tour de taille. Mais il est inutile de rappeler tous ces détails là chaque fois qu’on dit qu’il a « réussi », un mot suffit.
    Non, je parle d’un usage récent. Si l’école était capable d’admettre que pour réussir vraiment, c’est-à-dire tripler sa concession, il faut justement ne pas réussir à l’école, savoir ne pas savoir ou plutôt savoir se foutre de ce qu’est un angle alterne-interne ou la différence exacte entre un gérondif et un participe présent, elle se garderait bien d’utiliser le mot « réussir ». La première fois que j’ai eu ce sentiment d’épouvante dont je vous fais part, c’est devant un tract du SNES, du SGEN, je ne sais plus, prônant la « réussite pour tous ». Le pire des résultats, me semble-t-il, de ça, est que ça n’incite pas les jeunes gens à se préparer à l’échec. Or, l’échec est justement, plus sûrement que la réussite, l’expérience commune qui risque de guetter des destins aussi différents que ceux de celui qui mise sur la concession automobile ou de celui qui aime vraiment la grammaire et lui consacre sa vie.
    Mais tout ce que je dis là est évidemment déterminé par une idéologie au fond très restrictive, qui croit en une distinction absolue et à une LIMITE absolue entre la sphère du scolaire et la sphère du professionnel (très lointaine héritière de la distinction entre les ordres), et que le tract dont je parle a précisément franchi cette limite sans le savoir. Quelqu’un de gauche me dirait que c’est là une croyance de droite, qui a pour but de reconduire les inégalités sociales, en faisant croire que le scolaire est inutile, alors qu’il est réellement utilisé par les concessionnaires (même si ceux-ci font semblant de le mépriser (comme le président Sarkozy la princesse de Clèves)) pour asseoir leur réussite. C’est de cette utilisation réelle que je doute fort.

  40. pjolibert

    Là pour le coup je suis entièrement d’accord avec vos formulations.
    Si tout le monde avait conscience de ça, il y aurait moins de malentendus. Mais on n’en prend pas le chemin.
    Encore une fois, je trouve très dommageables les omniprésentes métaphores scolaires utilisées dans des domaines où elles n’ont que foutre. Il faut absolument déscolarifier l’inconscient collectif française (si une telle chose existe, mais je vais vite et gros).

  41. pjolibert

    Et ce que je trouvais étrange, à vrai dire, c’est qu’il me semblait que si l’école était allée jusqu’au bout d’une certaine logique janséniste, qui est une de celles dont elle s’est beaucoup nourrie en France, elle aurait gardé à l’égard de mots tels que « réussite » la méfiance qu’on a à l’égard de tabous.

  42. roturier

    « Il faut absolument déscolarifier l’inconscient collectif français » dit pjolibert.
    Je préfère le quasi-synonyme défonctionnariser.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :