Lettre à Robert, 2/2

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Lettre à Robert, de l’autre côté des choses (Extraits), N° 2/2

 /…

Toi dont le temps entre les murs s’écoulait si différemment du nôtre tu me demandas peu à peu les dates d’anniversaire de tous ceux là dont nous portions ensemble désormais l’amitié, l’un à travers l’autre. Tu n’oubliais aucun et tu veillais comme une grand-mère, à ce que chacun reçoive en temps des vœux pour le jour de sa naissance, écrits sur de belles grandes cartes, et dans lesquels tu t’oubliais parfaitement toi-même, comme une grand-mère oublie ses rhumatismes et son arthrose quand il s’agit de ce monastère invisible où elle garde et ne cesse de repasser les siens dans son cœur. Mon vieux papa, dont je t’avais confié combien dans cette relation avec des prisonniers j’étais son héritière, lui que depuis l’enfance j’avais vu partir à vélo rendre visite à ses détenus et se mettre pour eux en tenue du dimanche, lui qui n’aimait rien mieux que ses vieux paletots et son unique pantalon d’atelier aux poches déformées par les bouts de bois, les écrous, les élastiques et les pelotes de ficelle, arrivait à ce grand âge où une partie de sa si tendre présence s’ennuageait d’absence, d’ensommeillement, de partiel effacement. Pourtant quand au dernier moment il sut que tu serais exécuté, il sortit de sa demi-dormition et t’écrivit sa gratitude pour ces cartes qu’à lui aussi tu avais adressées, en particulier cet hiver pour lui souhaiter ses 87 ans. Il avait laissé son épouse te remercier, mais en cette ultime échéance, lui qui depuis si longtemps avait ardemment défendu l’abolition universelle de la peine de mort, et ce à une époque où cette abolition n’était pas encore entrée dans les consciences françaises, avait voulu te dire cette parole d’homme qui accompagnerait ton dernier chemin. Cette goutte réveillée de son chant, en train de s’assoupir, comme je l’ai reçue malgré les larmes qui l’accompagnaient, avec reconnaissance.

Jamais tu ne fus dans la plainte, la rancœur, l’auto-apitoiement. De toute cause de joie que je pouvais te raconter tu ne manquais pas de t’émerveiller, de toute jolie carte postale, ou de ces photos que je veillais à glisser dans les enveloppes qui partaient régulièrement vers ta Floride… Mon petit dictionnaire anglais ne me quittait plus, je refis même grâce à toi de sensibles progrès. Et puis parfois au milieu de ces phrases aussi légères qu’une conversation sous les arbres en été, tu glissais sans t’attarder un mot d’extrême émotion : vous connaître a augmenté mon humanité, a mis de la joie dans ma vie dans cette zone des confidences nous devenions timides, et pleins de pudeur, sentant ensemble que quelqu’un vraiment était au milieu de nous. Peu à peu, pas sans doute la première année, tu me parlas de ce Dieu auquel tu voulais bien librement croire, et dont tu savais qu’il était mon ami, de plus en plus il était là invisible mais présent dans toutes nos dernières lettres. C’est pendant ces années dont nous avons partagé le fil des saisons, que le cœur réchauffé, me dis-tu par ta relation avec les nôtres, tu voulus renouer avec des femmes de ta famille, avec qui pourtant pendant 20 ans tu avais perdu contact. Ta vieille maman Fronia, ta sœur Martha, et cette nièce Bréanna que tu n’avais pourtant jamais vue, te répondirent et pour la première fois vinrent te rendre visite. Bréanna qui avait l’âge de ta vie en cellule tomba dans tes bras, et ne te quitta que les larmes aux yeux, tu me racontas cette visite qui fut une enclave de lumière bleue dans ta vie carcérale si incolore et monotone. Tu me disais aussi parfois avec une presque enfantine fierté que tu avais veillé toutes ces années à te garder un capital santé acceptable. Les occasions étaient rares, mais tu étais content de me raconter que tu avais pu jouer au basket, et que même face à des gars nettement plus jeunes que toi, tu avais fait le poids, par contre tu t’étais fait des ampoules au pied, car tu avais dû emprunter des chaussures de sport qui étaient trop petites. Comme dans toute amitié qui court sur les rives du temps, il arriva que par mégarde je te fusse une amie décevante, je sentis la piqûre de guêpe de la minuscule tristesse que tu eus quand par distraction alors que six mois plus tôt tu m’avais donné ton jour de naissance, et qu’étourdie je laissais passer ce jour de mai, sans le saluer de façon un peu spéciale. Bécassine ne se mordait pas plus les doigts, et je m’étais promis qu’on ne m’y reprendrait plus, mais cette année tu es parti six semaines avant que j’ai pu t’envoyer mes vœux d’anniversaire. Les recevras-tu là-haut?

J’avais fini à force de douce familiarité, grâce à ce rire qui accompagnait joyeusement la plupart de tes lettres de la seconde année, à ne plus vraiment croire à la réalité de la menace qui pesait sur toi. Oui je fus terrassée par la courte lettre où sans que ta main tremble sur la feuille blanche, tu nous disais la date annoncée de ton exécution. Je n’oublierais pas Robert ce psaume des licornes que j’ai appris pour te tenir à mon tour la main dans l’ultime épreuve. Celui qui en appelle à son Seigneur, l’éternel abandonné des siècles et des mondes, a cette curieuse incise au milieu du cri de sa détresse, le Yahweh qui semble ne pas répondre et se taire au moment du chemin de croix de sa créature, est ainsi interpellé : Toi qui habites les hymnes d’Israël. Nous deux Robert, toi et moi avons habité dans la maison devenue chaude et claire de nos lettres, or Dieu s’il existe n’a pas d’autre lieu que nos paroles et chants d’hommes, seules nos paroles lui font cette arche où il trouve parmi nous sa demeure. Sans jamais nous voir ni nous rencontrer, nos paroles lentes à nous parvenir mais fidèles et obstinées ont durant ces deux ans couru de l’un à l’autre, elles seules ont dessiné dans l’entre-deux cette anémone géante de l’affection qui demeure. Elles sont jusqu’au bout, et elles demeureront au delà de la provisoire séparation, une arche et un hymne, un hymne à la vie. Face à la mort elles furent notre seul Dieu, notre seul recours. Ensemble tandis que la petite justice des petits hommes jugeait bon d’éteindre ta vie, nous n’avons pas ajouté de jours à la vie, mais nous avons ajouté de la vie aux jours et nous avons aidé Dieu à ne pas s’éteindre en nous…

22 Commentaires

  1. Perseverare diabolicum

  2. roturier

    Amen, l’oaseau.

    Je croyais que Marc Lévy était le pire scribouillard en Français; mais ça, c’est champion du monde.
    Illisible. Vaut mieux lire l’annuaire téléphonique, moins chiant et sans prétentions littéraires.

    D’ailleurs, une bigoterie bondieusarde judaïsante n’est pas mieux que l’ordinaire.

  3. desavy

    Je ne lis pas Marc Lévy, ni Guillaume Musso. Mais pourquoi ce mépris envers une authentique lecture populaire ?

  4. Souris donc

    L’autobiographie est un genre très casse-gueule, auquel l’emphase sied mal. S’il n’y a pas un brin d’autodérision, le ridicule n’est jamais loin. Jean-Louis Fournier y excelle. Où on va Papa, il raconte ses deux enfants handicapés, à priori le mélo garanti. Or efficace, sur la place des handicapés, le corps médical, le désespoir. Aucun misérabilisme, aucun apitoiement, aucun cynisme.
    Madame Miguet nous avait régalé avec le lapsus d’un de ses élèves. Excellent.

    On peut se demander si l’autobiographie n’est pas un sport national, puisque des nègres professionnels viennent chez vous, mettent le magnétoscope en route et écrivent à votre place Ma vie, Mon Ego. Moi, je. Très lucratif, parait-il.

  5. roturier

    Si l’humour est la politesse du désespoir le texte de Miguet est la dernière de goujateries.

  6. roturier

    C’est du deuxième degré, Desavy? Rassurez-nous?

  7. Pas de mépris envers Levy et Musso. Ils répondent à un besoin, font aimer la lecture, et c’est l’essentiel

  8. QuadPater

    Et on ne sait jamais, « Musso » c’est peut-être juif, et un procès est si vite arrivé…

  9. QuadPater

    Tiens, à propos de procès, les maccarthystes en ont après Anne Roumanoff en ce moment. Et elle n’a même pas dit Taubiwa, elle.
    C’est moi qui ne supporte plus rien avec l’âge, ou le XXIe siècle en France qui est un cauchemar ?

  10. roturier

    Effectivement. Mieux vaut lire ça que rien.
    Mais pas moi.

  11. desavy

    roturier, je suis absolument désolé de ne pas vous rassurer. Lévy et Musso font partie de la littérature populaire. je suis d’accord avec loiseaubleu : ils font aimer la lecture.

    Et puis, savoir mener une histoire de son début jusqu’à sa fin, je ne suis pas certain de savoir le faire.

  12. roturier

    Avez-vous tenté de lire Lévy? Moi si. Tenté seulement.
    Un bouquin de 200 pages m’est tombé des main à la 30ème. Littéralement.
    M’a donné l’impression de mâcher un vieux chewing-gum repris 140 fois. Peut-être même pré-mâché par qq1d’autre avant moi.Vague dégoût et impression d’être pris pour un imbécile; ce qui, même éventuellement justifié, est un repoussoir.

    Littérature « populaire »? N’ai-je pas dit ci-dessus:
    « Effectivement. Mieux vaut lire ça que rien.
    Mais pas moi. »

    Vox populi… Jamais cru à ça. J’en passe sinon on y est encore demain.

  13. Souris donc

    Rassurez-vous, Quad, vous êtes sain d’esprit. C’est bien le cauchemar français, qui nous vient d’Amérique et que Skarda a superbement résumé sur le fil précédent :

    28 avril 2014 à 18:02
    « Je ne supporte plus ce politiquement correct où il faut se justifier de tout, se censurer sans cesse, rendre des comptes, et faire preuve d’allégeance aux pervers qui ne vivent que pour pouvoir mettre un pauvre type en accusation pour délit de racisme, d’antisémitisme, d’islamophobie, de sexisme, d’homophobie, de zoophobie, d’atteinte à mère nature, de négationnisme, déviances de toutes sortes ».

    J’ajouterais : les lois antiphobiques sont le goulag soft permettant aux sadiques de se défouler au nom des bons sentiments. Soft car ils sont tout à fait capables de nuire à un professionnel en le rendant transparent, en érigeant un cordon sanitaire autour de lui, en l’empêchant de travailler. C’est bien pourquoi la sphère médiatique est si grégaire.

  14. Souris (1 mai 2014 à 12:01) et Quad… « Rassurez-vous, Quad, vous êtes sain d’esprit. C’est bien le cauchemar français, qui nous vient d’Amérique et que Skarda a superbement résumé sur le fil précédent « …
    Ce cauchemar nous vient d’Amérique effectivement, mais je crois qu’il a considérablement gonflé en traversant l’Atlantique dans le sens du vent.

  15. QuadPater

    à Miss Souris et Impat du 1er mai 12:17
    Le politiquement correct est effectivement né aux USA. Le maccarthysme aussi a sévi là-bas.
    Ont-ils eux aussi connu des affaires Finkielkraut, Zemmour, « Taubiwa – Souris et Quad chez Causeur », Roumanoff, Geneste, Renaud Camus, et maintenant Arno Klarsfeld (peut-être) pour avoir évoqué l’antisémitisme des « jeunes de banlieue » (cf. Dreuz.info et JSSNews) ?
    En France l’arrière-pensée maîtresse des plaignants à l’origine des procès politiques est que seuls les Blancs (et les Israéliens qui sont vus comme des blancs occidentaux) peuvent éprouver de la haine et commettre des crimes collectifs.
    Dans la littérature anti-peine de mort aujourd’hui on écrit plus à Robert qu’à Abulrahman. Malgré la brutalité qui y règne, les cas d’esclavage, de torture, l’absence de toute considération des femmes, la peine de mort, les liens avec le terrorisme… l’Arabie Saoudite est devenue un pays intouchable. Contradiction : tout ce qui s’y passe est totalement contraire aux fondamentaux catholico-humanistes de la gauche.
    Cette dernière n’existe encore que grâce au pouvoir des juges et des médias.

  16. roturier

    Un procès de masse en Egypte vient de se conclure par une condamnation à mort de 685 accusés pour délit de terrorisme, étant apparemment sympathisants de frères musulmans et opposés à la gouvernance militaire de Al-Sissi.

    C’est la deuxième fois depuis le début de l’année; la précédente concernait 500 accusés, tous condamnés pareil.

    Je ne vois aucune Anne Miguet écrire à tous ces Roberts.

  17. QuadPater

    Souris, vous souvenez-vous ?

    […] entendre un autre son de cloche que celui des charognes qui appellent Taubira Taubiwa et trouvent ça drôle

    (Leroy sur son blog)
    Et « comaneci », à qui je demandai si Goscinny, qui affublait un de ses pirates d’un accent africain, était lui aussi un beauf selon elle, ne sut me répondre que Goscinny, lui, avait du talent…
    Crétinisme on line, arc réflexe, la réponse jaillit alors que pas un neurone n’a bougé.
    C’est cela qui fait le lien entre tous ces micro-procureurs qui ne savent chasser qu’en meute et sur internet. Ils sont submergés par un sentiment d’indignation qu’ils ne peuvent maîtriser. Des milliers de cerveaux reptiliens crachant anonymement de la haine sur le Bouc ou Touiteur.

  18. Souris donc

    Taubira n’était pas encore aux responsabilités quand j’ai quitté Causeur début janvier 2011 sans regrets. Après m’être fait traiter de picon-bière, no life, frustrée, raclure de bidet et j’en passe de plus gracieuses encore. Quand je veux aller sur Causeur, des popups érigent des herses tout à fait dissuasives, me sommant de m’abonner à vil prix, d’acheter en kiosque, de m’inscrire à la newsletter, de profiter de réductions et autres bonnes affaires. Ces obstacles franchis, à peine commencé à lire les commentaires, retour à la case départ. Le temps de constater que ça tourne en rond dans le minaudage habituel. Merci bien.

  19. roturier

    S’agissant de C: rien n’empêche de lire les articles et passer outre les commentaires?
    L’optimum serait de lire les articles de C (pas mal, souvent, avouons…) et de les commenter ici…
    Je pense que je vais me faire modérer, là.

  20. QuadPater

    Je ne souhaitais pas évoquer Causeur-le-magazine, mais le comportement de 2 Pénibles croisés là-bas, très représentatifs de la maccarthopoliticorrectitude gauchienne.

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