Le sens des choses

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Endeuillée par des guerres que les décennies passées laissaient largement prévoir, cette année 2014 a vu se dérouler aussi une série d’accidents de transport certes moins meurtriers mais plus imprévus. Incapables d’expliquer et de prévenir les guerres, tentons au moins de faire en sorte que la sécurité de nos transports terrestres et aériens s’améliore.

Les progrès techniques n’ont cessé de diminuer les risques, mais la perfection totale étant inaccessible, peut-être sommes-nous parvenus à un point où la sécurité ne peut plus rien attendre de la technique. Cependant personne ne songerait à renoncer, il est encore des gains à espérer. Comment ?

Un récent commentaire vu dans la presse à propos de l’accident de chemin de fer à Brétigny pourrait conduire à une réflexion intéressante. On y lit ceci : « Le personnel SNCF chargé de la mise en œuvre de la maintenance des voies et appareils devrait être choisi tout d’abord selon des critères de solide formation à la construction mécanique et, de surcroît, avoir reçu une formation spécialisée approfondie. Le risque de non-signalement de faits impactant la sécurité, dans une routine de travail est bien réel : la dérive s’installe progressivement, et le personnel en vient à perdre toute capacité d’initiative ou de jugement en se retranchant derrière les référentiels procédures et autres normes. »

En clair, la procédure c’est bien mais le bon sens, l’initiative, le jugement individuel, doivent être aussi pris en compte. Dans le choix des responsables, dans leur formation initiale, dans leur entraînement, dans la conduite de leur hiérarchie.

En aviation civile il est permis de se poser la même question. Une série d’accidents graves a marqué la période récente. Passons sur les deux cas de cette malheureuse Malaysia Airlines, imputables pour le premier à une probable tentative de détournement, pour le second à un acte de guerre déclenché par erreur. Les autres, le Rio-Paris de 2009, le Ouagadougou-Alger de juillet 2014, le Téhéran-Tabass d’août 2014, découlent avec une forte probabilité d’actions inappropriées de l’équipage. Placés devant des conditions de vol inhabituelles, atmosphère fortement orageuses, givrage de sondes anémométriques, panne d’un moteur, les équipages ont pu se trouver dans un état de stress qui les a inhibés au point d’oublier les « procédures » ou d’être incapables de les appliquer correctement. En ce cas, seul un réflexe naturel, un geste quasi automatique jusqu’à ce qu’ils retrouvent leurs esprits, aurait pu les aider pendant quelques secondes à rétablir la situation. À l’issue de ces quelques secondes, leur sérénité retrouvée, la reprise du cycle normatif redevenait possible et souhaitable.

Mais encore eut-il fallu que les pilotes, en addition au souci de suivi des procédures, eussent été entraînés, mieux entraînés, au réflexes basiques du vol. Accoutumés aux gestes élémentaires qu’il faut exécuter sans y penser longtemps, et surtout à ne pas exécuter le contraire de ces gestes. On veut dire par là que les navigants d’aujourd’hui, qui sont des centaines de milliers, font peut-être l’objet d’une formation approfondie de techniciens de l’air, connaissant parfaitement les circuits de bord ainsi que les règles de navigation et d’approche, mais qu’il peut leur manquer une compréhension naturelle, « sensuelle », du vol. Un technicien de l’air n’est pas forcément un homme de l’air ayant le « sens de l’air ».

Aussi bien sur terre, sur les rails, que dans les airs, une réintroduction plus intense des qualités humaines de base représente sans doute la piste la plus prometteuse pour gagner encore en sécurité. Procédures, oui, mais aussi responsabilité, caractère, initiative, sens basique des phénomènes dans lesquels on évolue. Et, ne l’oublions pas, amour du métier.

13 Commentaires

  1. Guenièvre

    Bonsoir Impat !
    Pour le Ouagadougou-Alger de juillet 2014 les pilotes interrogés tout de suite après l’accident semblaient tous douter qu’un orage seul, même puissant, ait pu provoquer l’écrasement. Ils pensaient qu’il devait y avoir eu ensuite un enchaînement d’incidents techniques. Qu’est-ce que vous en pensez? Vous croyez davantage à une défaillance humaine? Pourtant, c’est sans doute relativement courant de rencontrer des orages au cours d’un vol?

  2. Bonsoir Guenièvre. Après chaque accident je suis toujours interloqué par la propension des médias et de l’opinion à ne jamais envisager d’autre cause que la météo ou les enchaînements d’incidents techniques.
    En fait ce sont là des causes très exceptionnelles.
    Sur votre dernier point il est en effet assez courant de rencontrer des orages. On cherche autant que possible à les éviter pour la raison que ce n’est pas très confortable.

  3. desavy

    Naïvement peut-être, vu le très faible pourcentage d’accidents, j’ai plutôt tendance à penser que les salariés sont bien formés.

  4. Que ce pourcentage soit très faible est un fait, desavy, mais cela n’induit rien sur les probabilités constatées de leur cause.

  5. Souris donc

    Beaucoup moins d’accidents d’avion que d’accidents domestiques, même, Desavy. C’est la chasse au scoop qui les met à la une, et quand il y a, en plus, un journaliste décapité et des centaines de morts du virus Ebola, c’est le pied.

    une réintroduction plus intense des qualités humaines de base
    Je préfère que les chauffeurs de poids lourd améliorés que sont les pilotes soient bien placides et de sang froid, qu’ils ne commencent à avoir des états d’âme que 15 jours avant leur contrôle médical, se mettant frénétiquement au Vichy-Saint-Yorre, parce qu’ils ont fait des excès et qu’ils ont peur pour leurs gamma GT, risquant de se faire sucrer leur permis/licence.

  6. roturier

    D’AC avec Liebchen.

    Pas convaincu du tout d’une recrudescence récente d’accidents. Déformation de la perspective avec la complicité des médias sans doute. Des chacals qui vivent de l’hystérie collective.

    Faudrait tenir compte de l’augmentation gigantesque du nombre des passagers-kilomètres rapportée au nombre des victimes. Probable que la sécurité s’améliore, et non le contraire.

    Surpris par desavy  »formation des salariés ». Que vient faire ici le statut judiciaire des responsables au vu de la législation du travail?  »Formation des primates supérieurs » ou des  »bipèdes omnivores » aurait été aussi bien.

  7. Souris, … « une réintroduction plus intense des qualités humaines de base…Je préfère que les pilotes soient placides et de sang-froid… »
    Cette « préférence » est bien étonnante. Ou est l’opposition entre les deux ?

  8. Roturier,… « Pas convaincu du tout d’une recrudescence récente d’accidents ».
    Évidemment que les accidents se font de moins en moins nombreux ! Inutile d’enfoncer les portes ouvertes.
    Mais il ne vous échappera pas qu’il y en a encore. Et les pistes à poursuivre pour les raréfier encore et encore…font l’objet de l’article.

  9. Souris donc

    Ce que vous dénoncez de l’automatisme des procédures sans l’humanité qui permette en situation de stress de reprendre la main :
    j’ai pensé à l’article de Hadjadj dans le Figmag, sur le relativisme des « valeurs », imposture au nom desquelles la gauchiotte se sent investie de la mission de « changer les mentalités » pour imposer SES « valeurs ».

    « Changer les mentalités » = litote progressiste pour camp de rééducation où on impose l’utopie du surhomme marxiste, un robot sans états d’âme au service d’une nomenklatura d’apparatchiks qui savent ce qui est bon pour lui et le lui inculquent à coup de slogans. Etrangement équivalent aux soumis des théocraties.
    Vos automatismes des procédures sans « les qualités humaines de base » feraient ressembler le pilote à ce robot ? Un doublon du pilote automatique, paumé en cas d’informations contradictoires ?

  10. Souris (21 août 2014 à 13:20)
    Très très bien vu. Vous lisez parfaitement entre mes lignes : « Ce que vous dénoncez de l’automatisme des procédures sans l’humanité qui permette en situation de stress de reprendre la main ».
    C’est exactement cela, en ajoutant à « l’humanité » la formation ad hoc au sens de l’air, ou du rail.
    Quant au rapprochement avec l’objectif d’une certaine gauche de faire de nous des
    …  » robot sans états d’âme au service d’une nomenklatura d’apparatchiks qui savent ce qui est bon pour lui »… je le fais mien sans réserve.

  11. Bibi

    Sourichka, moi vous adorer!
    Robot est bien d’origine russe (robota=travail).
    Il n’y a que le stakhanoviste/me qui manque à la litote absolument dé-li-cieuse (1er degré constant).

    Moult Bibises.

    P.S. C’est un H.S. complet.

  12. Il faut se rendre compte d’une chose qui surprendra beaucoup de monde. Dans certains des accidents cités, et dans certains autres, l’événement se serait déroulé sans issue fatale si l’équipage avait été endormi ou inconscient. Cela peut donner à réfléchir.

  13. Souris donc

    Bibile, un auteur chinois a fait de l’héroïne stakhanoviste, dite « Travailleuse Modèle de la Nation » (on ne recule devant aucune emphase), le personnage clé d’un roman policier. Il démonte l’imposture, la servilité de la peur et l’appareil répressif qui l’entretient.
    C’est Qiu Xiaolong, dans « Mort d’une héroïne rouge ».
    Très subtil, très jubilatoire, très recommandable.

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