Idéologie, 1/3

ideo5

La persistance de l’idéologie
Les grandes idées mènent encore l’Histoire. (City Journal)

En 1960, le sociologue Daniel Bell publiait « La fin des idéologies », où il affirmait que l’idéologie-entendue au sens de perspective philosophique cohérente ou de système destiné aussi bien à changer la société qu’à l’expliquer-était mort, au moins en Occident, et aux États-Unis en particulier. La démocratie et la prospérité de masse avaient ensemble « résolu » la question politique qui avait agité l’humanité depuis l’époque de Platon. On ne verrait plus naître les grandes transformations, si terriblement erronées, des idées; ne resteraient que des querelles concernant l’administration publique, et, au plus, les petits détails de la politique. La nouvelle version de la vieille rengaine, mens sana in corpore sano, un esprit sain dans un corps sain, serait une économie capitaliste dans un régime démocratique libéral. C’était la leçon de l’histoire.

En 1989, tandis que l’Union Soviétique et l’Europe de l’Est se réformaient-ou plutôt s’écroulaient- si rapidement qu’il était devenu clair que le communisme ne survivrait pas longtemps en Europe, Francis Fukuyama fit un pas de plus en écrivant un essai pour The National Interest intitulé « La Fin de l’Histoire? ». Dans cet article, qui allait devenir célèbre et donner naissance à un livre, Fukuyama suggérait que la fin de l’idéologie, perçue par Bell en Occident, était désormais mondiale. …/…

À la fin de son essai, cependant, Fukuyama se montre, à l’inverse de Marx, plus soucieux de comprendre le monde que de le changer. Il soulève implicitement la question du rôle de l’idéologie dans l’économie mondiale. En l’absence de luttes idéologiques pour occuper leurs esprits, que devront penser et faire les intellectuels? Ils aiment s’intéresser aux grandes questions générales, non aux petits problèmes particuliers: comme disait Isaiah Berlin ils sont par tempérament des hérissons, qui perçoivent une seule grande chose, non pas des renards qui perçoivent beaucoup de petites choses. Fukuyama a admis que l’idéologie lui manquerait, au moins comme quelque chose à contrer. « Je ressens des sentiments ambivalents concernant la civilisation créée en Europe depuis 1945, avec ses prolongements en Atlantique Nord et en Asie, écrit-il. « Cette perspective même de siècles d’ennui à la fin de l’Histoire servira peut-être à faire repartir l’Histoire ».

Finalement nous n’avons pas eu le temps (sans parler de siècles) de souffrir d’ennui existentiel. Notre endormissement idéologique – pour utiliser l’expression de Kant pour l’état philosophique à partir duquel la lecture de David Hume l’avait réveillé – avait à peine commencé quand un groupe de jeunes fanatiques percutait en avion les « Twin Towers » et le Pentagone, démontrant ainsi que les annonces de mort de l’idéologie et de l’Histoire étaient un peu prématurées.

À vrai dire nous aurions dû le savoir, ou du moins le deviné, sans avoir besoin de rappel. Les phrases finales de Fukuyama contiennent un indice de la fonction psychologique que joue l’idéologie. Ce n’est pas seulement un désaccord sur l’état du monde qui stimule le développement et l’adoption des idéologies. Après tout, les désaccords avec la société ont toujours existé et existeront toujours. L’insatisfaction est l’état permanent de l’humanité, au moins de l’humanité civilisée. Pourtant tout homme insatisfait n’est pas un idéologue, sinon tout le monde le serait. Or le développement de l’idéologie, du moins en tant que phénomène de masse, est relativement récent dans l’histoire humaine.

Alors, qui sont les idéologues? Ce sont des gens qui éprouvent le besoin d’un but dans la vie, non pas dans un sens banal ( gagner assez pour manger ou pour payer sa maison, par exemple), mais dans le sens de la transcendance, du désir de penser qu’il y a quelque chose de plus dans l’existence que l’existence même . Or e désir de transcendance ne s’empare pas en général de gens qui luttent pour leur vie. Les nécessités matérielles donnent un sens tout à fait suffisant à leur existence. En revanche, les idéologues ne craignent pas de manquer du pain quotidien. Leur difficulté avec la vie est moins concrète. Leur sécurité leur donne le loisir, leur éducation le besoin, et sans doute leur tempérament l’envie, de trouver quelque chose au-dessus et au-delà du flux de la vie quotidienne.

De ce fait, l’idéologie devrait s’épanouir là où l’éducation est très répandue, en particulier quand les possibilités sont limitées pour les personnes instruites de s’investir dans de grands projets, ou d’assumer un rôle de « leadership » auquel ils pensent que leur éducation leur donne droit. L’attirance pour l’idéologie ne réside pas tellement dans l’état du monde, toujours misérable bien qu’allant parfois en s’améliorant, au moins à certains égards, mais dans les états d’esprit. Et dans de nombreuses régions du monde, le nombre de gens instruits a augmenté beaucoup plus rapidement que la capacité des économies à les récompenser avec des situations qu’ils croient correspondre à leurs capacités. Même dans les économies les plus avancées, on trouvera toujours des gens instruits malheureux se demandant pourquoi ils ne sont pas aussi importants qu’ils devraient l’être.

L’un des premiers à remarquer la politisation des intellectuels fut l’écrivain français Julien Benda en1927 dont « La trahison des clercs »a donné une formulation à leur discours. Aujourd’hui, les gens utilisent le plus souvent cette expression pour signifier l’allégeance intellectuelle au communisme en dépit du fait évident que la mise en place des régimes communistes a conduit partout et toujours à une diminution des libertés intellectuelles et du respect des droits individuels que les intellectuels prétendent défendre.

Benda signifiait par là quelque chose de beaucoup plus large …/… Il défendait l’autonomie de la vie intellectuelle et artistique devant les impératifs politiques.

Que la pensée idéologique ait survécu à l’effondrement du communisme en Europe de l’Est et en Union soviétique n’aurait pas surpris Benda. Cet effondrement a sérieusement réduit l’attrait du marxisme, et malgré des décennies de tentative des intellectuels pour dissocier les prétendus mérites de la doctrine des horreurs du système soviétique, il était naturel pour beaucoup de gens de croire que la mort du marxisme signifiait la mort de l’idéologie elle-même. Mais au lieu de cela, ce qui en a résulté fut la balkanisation de l’idéologie par l’émergence d’un plus large choix d’idéologies possibles.

/…………………

Theodore Dalrymple, médecin, est « contributing editor » du City Journal et « Dietrich Weismann Fellow » à l’Institut Manhattan. Son nouveau livre est titré « Not with a Bang but a Whimper ». (Sans un cri mais avec un gémissement)

Adaptation et traduction pour Antidoxe : Impat

18 Commentaires

  1. Passionnant ! merci beaucoup pour cette traduction !

  2. Souris donc

    Je ne trouve pas que ce texte soit « passionnant ». Des banalités, lues et relues mille fois, un délayage (cf. le paragraphe « Alors, qui sont les idéologues ? ») qui confine au prodige.

  3. Les souris sont peu patientes,
    C’est là leur moindre défaut…
    La suite, Souris donc, vous passionnera davantage. 🙂

  4. Guenièvre

    Vous vous souvenez de la définition de l’idéologie que donne Jean Baechler:
    Il n’y a pas de vie politique sans idéologie…
    « L’idéologie est le prix que les hommes doivent payer pour pouvoir forger leur destinée au milieu des conflits et des incertitudes. Il arrive que ce prix soit excessif quand l’idéologie envahit et corrompt tout. »

    Quant au marxisme je ne crois pas qu’il soit véritablement mort. Que tant de gens après l’effondrement de l’URSS défendent l’idée que son système n’avait rien à voir avec le marxisme montre qu’il a encore de l’avenir!

  5. « L’idéologie c’est ce qui pense à votre place. »
    J.F. Revel.

  6. On est pas prêt d’en voir la fin…

  7. Souris donc

    Voilà, c’est le prêt à penser. Le forfait. Illimité. Faut tout prendre et on a réponse à tout. Sinon, on insulte.
    Dans les insultes, au palmarès du top, facho et raciste. Sinon on a aussi les doutes classiques sur la sexualité et le niveau intellectuel.
    Les menaces et intimidations avec toute la gamme des lois antiphobiques.
    Et : casse-toi, fdp.

  8. Lisa

    Je ne connaissais pas cette phrase de Revel, merci.
    En ce moment c’est ce qui essaie de vous dire quoi penser, et ça marche de moins en moins bien.

  9. « du désir de penser qu’il y a quelque chose de plus dans l’existence que l’existence même »
    J’ai eu un pic d’hormones en lisant ça en particulier, ça m’a immédiatement évoqué René Girard. C’est donc, en effet, du lu et relu mille fois. Je ne suis guère friand de nouveautés, mais le banal m’enchante à chaque fois, et le renfort de mes préjugés.

  10. L’auteur va s’employer, au cours des deux parties suivantes, à montrer « la persistance » des idéologies, en particulier celle de plus en plus prégnante de l’islamisme. Il a donc tenu dans une première partie à rappeler la définition, sa définition, du terme. A mon avis il a eu grandement raison de le faire.

  11. Guenièvre

    J’ai l’impression que le mot idéologie est employé ici dans le sens restreint et polémique c’est-à-dire dans le sens  » d’un système de pensée clos qui se ferme à toute objection de la réalité ». Il est vrai que c’est souvent comme cela qu’on l’emploie aujourd’hui, dans un sens négatif et pathologique donc.
    On peut le comprendre dans un sens plus large comme désignant toutes les idées liées à l’action politique et donc nécessaires à la vie en société.

  12. C’est vrai, c’est assez bizarre, parce que les bases posées par l’auteur sont au contraire très larges : le désir, la satisfaction supplémentaire, etc. Or, en partant du principe que la satisfaction matérielle est à part et se suffit à elle-même, il décide que l’âge des idéologies est récent, parce que les gens affamés n’ont pas d’idéologie.
    Mais on pourrait considérer que tout désir a besoin d’un surcroît de satisfaction joint à la matérielle.
    Dans Renard et les raisins, Renard meurt presque de faim. Mais comme il ne peut pas attraper la grappe, il déclare qu’elle est trop verte. C’est de l’opinion, car il n’en sait rien (mais c’est peut-être vrai d’ailleurs), mais qui le satisfait non-matériellement, avec jugement de valeur : bon pour les goujats. Et s’il avait mangé la grappe, il aurait pu y prendre plaisir en se disant qu’elle était à point et bonne pour les gens bien nées.
    L’idéologie ça commence quand on fait un truc en disant : j’ai bien raison de faire ça et il est bon que ce soit moi qui le fasse. Un poissonnier ne serait pas heureux s’il ne croyait pas que le poisson qu’il vend est excellent pour la santé, par opposition à la viande mettons, et s’il ne faisait ce métier là que pour « manger ou payer sa maison », comme le dit l’auteur ci-dessus pour parler de ce qui selon lui est purement matériel et hors-idéologie.

  13. Si on considère les religions comme des idéologies ,alors ces dernieres existent depuis que l’homme à conscience de sa mort.

  14. desavy

    En revanche, le libéralisme n’est pas une idéologie. Je me demande si l’idéologue, ce n’est pas l’autre.

  15. Guenièvre

    Bonjour Desavy !
    Tout dépend de la définition que l’on donne de l’idéologie.
    Si on l’emploie dans le sens large, oui, le libéralisme est une idéologie!

  16. Guenièvre

    Bonjour Mario !
    Il y a en effet certains penseurs qui rangent les religions dans les idéologies. Mais là le sens devient très large, trop large pour être efficient.

  17. Oui Guenièvre, d’ou l’importance que Dalrymple a donné à une définition préalable. Plus loin il donnera son point de vue sur la différence entre idéologie et religion.

  18. desavy

    Bonjour Guenièvre et Impat 🙂

    Vous avez raison, il faut déjà définir les termes. Je me souviens d’un chargé de td à la fac qui nous expliquait que, d’après la définition de l’impérialisme, l’URSS ne pouvait être impérialiste.

    J’éprouve la même sensation avec Dalrymple qui donne une définition qui correspond à son propos, inversant l’ordre logique.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :