Idéologie, 2/3

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L’exemple le plus évident d’une idéologie ayant hérité du premier rang, ou plutôt ayant pris le premier rang dans notre prise de conscience après la chute du communisme, a été l’islamisme. En raison de l’accent mis sur le retour à la pureté islamique, avec son évident rejet de la modernité, la plupart des gens n’ont pas remarqué combien moderne était ce phénomène, non pas seulement en matière d’époque mais dans son esprit. Cela est évident à la lecture de l’un des textes fondateurs de l’islamisme: Les étapes de Sayyid Qutb (Sayyid Qutb’s Milestones), publié en 1964. L’empreinte du marxisme-léninisme y est profonde, en particulier sa composante léniniste.

Qutb commence en émettant une opinion que certains pourraient trouver étrangement prémonitoire. « La direction de l’humanité par l’homme occidental est maintenant sur le déclin, non pas parce que la culture occidentale est devenue pauvre matériellement ou parce que sa puissance économique et militaire est devenue faible », écrit-il. « La période du système occidental a pris fin, principalement parce qu’il est privé de ces valeurs vitales qui lui ont permis d’être le leader de l’humanité. » Puisque, selon Qutb, ces « valeurs vitales » ne peuvent provenir du Bloc de l’Est, il pense (comme Juan Domingo Perón, le dictateur argentin, et Tony Blair, l’ancien Premier ministre britannique) qu’une troisième voie doit exister qui, dit-il, ne peut être que l’Islam.

De même que chez Marx le prolétariat défend la totalité des intérêts de l’humanité, pour Qutb seuls les musulmans (les vrais) font de même. Quiconque d’autre est un séditieux. Dans la conception de Qutb, l’État dépérit sous l’Islam, comme selon Marx il le fait sous le communisme, une fois sa vraie forme établie. Chez Marx, le dépérissement vient du fait qu’il n’y a plus d’intérêts matériels à défendre nécessitant l’intervention d’un état. Chez Qutb, il n’y a plus de dissension une fois le vrai Islam établi puisque tout le monde obéit à la loi de Dieu sans la nécessité d’une interprétation. Et quand tous obéissent à la loi de Dieu, aucun conflit ne peut advenir car la loi est parfaite; l’appareil d’état est donc superflu..

On trouve une même unité de la théorie et de la méthode à la fois dans l’islamisme de Qutb et dans le marxisme-léninisme. « La philosophie et la révolution sont inséparables », avait déclaré Raya Dunayevskaya, ancien secrétaire de Trotsky et marxiste américain bien connu (dans la mesure où l’on peut dire qu’une telle personne a pu exister) . Et Qutb: « Ainsi la religion et la révolution s’unissent avec tous les moyens nécessaires pour faire face à la situation humaine ». Pour la réalisation de la liberté de l’homme sur la terre, de toute l’humanité à travers la terre, il faut que ces moyens travaillent côte à côte « .

Comme Lénine, Qutb pensait que la violence serait nécessaire contre la classe dirigeante (les bourgeois dans le cas de Lénine, les non-croyants pour Qutb): « Ceux qui ont usurpé l’autorité de Dieu et oppriment les créatures de Dieu ne vont pas abandonner leur pouvoir simplement par la prédication. » Également comme Lénine, Qutb pense que jusqu’à la disparition de l’autorité humaine, l’autorité du leader doit être totale. Se référant à « l’Arabe » de la période mecquoise, période dont il veut restaurer les qualités morales, Qutb précise: « Il devait être formé pour suivre la discipline d’une communauté sous la direction d’un chef, se référer à ce chef dans chaque domaine, obéir à ses injonctions, même si elles pouvaient heurter son habitude ou son goût. « Pas grand-chose là-dedans en désaccord avec Lénine… L’historien britannique du stalinisme Eric Hobsbawm a écrit de lui-même: « Le Parti représentait la première, ou plus précisément la seule exigence réelle sur notre vie…Quel que fut l’ordre donné, nous avons obéi. »…/…

Il existe de nombreux autres parallèles entre le léninisme et l’islamisme de Qutb. Par exemple leur incompatibilité avec qui que ce soit d’autre, entraînant une lutte finale soi-disant suivie par le bonheur permanent pour l’ensemble de l’humanité; une tension entre le déterminisme total (par l’Histoire et par Dieu, respectivement) et l’appel à un activisme intense; et l’idée que c’est uniquement par l’avènement de leurs systèmes que l’homme deviendra véritablement lui-même. Pour la vision du monde de Qutb, donc, le terme islamo-léninisme serait plus approprié que celui d’islamo-fascisme.

Qutb était un homme étrange: il ne s’est jamais marié, par exemple, parce que (prétendait-il), il n’a pas trouvé de femme d’une pureté suffisante pour lui. Pas besoin d’être Freud pour trouver suspecte l’explication, ou considérer sa réaction (à Greeley, au Colorado, où il a étudié grâce à une bourse : il voyait l’endroit comme un foyer de vice) comme quelque peu hystérique, dissimulant quelque chose de profondément bouillonnant et perturbant en lui. La dévotion à une idéologie peut être une réponse à toutes sortes de problèmes personnels, et du fait que les problèmes personnels sont monnaie courante, il n’est pas surprenant qu’un certain nombre de gens choisissent l’idéologie comme solution.

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Theodore Dalrymple, médecin, est « contributing editor » du City Journal et « Dietrich Weismann Fellow » à l’Institut Manhattan. Son nouveau livre est titré « Not with a Bang but a Whimper ». (Sans un cri mais avec un gémissement)

Adaptation et traduction pour Antidoxe : Impat

71 Commentaires

  1. Guenièvre

    Merci pour la traduction Impat !
    Belle démonstration de l’analogie entre ces deux visions totalitaires du monde .
    Il est vrai que l’on ne fait jamais allusion à ce théoricien de l’islamisme. Pourtant tout est déjà écrit- entre 1950 et 1960- dans les 4000 pages de son oeuvre :
    http://www.lepoint.fr/actualites-chroniques/2007-01-17/le-maitre-a-penser-de-l-islamisme-radical/989/0/30921

    « Dans la vision cosmique de Qutb, le peuple de Dieu (les vrais musulmans) s’oppose aux juifs et aux chrétiens, qui tentent, depuis toujours et sans succès, de les anéantir. « Depuis les premiers jours de l’islam, écrit Qutb, le monde musulman a toujours dû affronter des problèmes issus de complots juifs. » Les quelques passages du Coran qui incitent au pardon et à la tolérance envers les juifs, Qutb conseille de ne pas les mettre en valeur : « En vérité, ce sont des juifs qui soutiennent la plupart des théories maléfiques visant à détruire toutes les valeurs et tout ce qui est sacré pour l’humanité. »

  2. Guenièvre

    A signaler que, comme dans toutes les entreprises totalitaires ont trouve des dissidents tout aussi sectaires. Trotski s’est opposé à Lénine…certains salafistes ont reproché à Qutb d’avoir commenté certaines sourates…

  3. Souris donc

    La polysémie du mot idéologie est telle qu’il a perdu toute pertinence. C’est devenu un fourre-tout, limite insulte. Idéologue, toi-même !
    Exemple
    Samedi 16, dans Le Monde, Arnaud Montebourg :
    « La France n’a pas vocation à s’aligner sur les axiomes idéologiques de la droite allemande ».
    Ça veut dire « Cette grosse walkyrie d’Angèle dérange notre traintrain de dépenses démagogiques et électoralistes. Qu’elle crève »

  4. Guenièvre

    Souris,

    « La polysémie du mot idéologie est telle qu’il a perdu toute pertinence »

    Mais c’est justement le propre de l’idéologie au sens restreint du terme que de tordre ou de changer le sens des mots pour brouiller le message ou déconsidérer l’adversaire.

  5. L’idéologie est un ensemble de valeurs et d’opinions, produit pour résoudre un problème personnel (une grappe attrapée ou pas en cas de faim, une adaptation à un contexte problématique et instable, des études dans le Colorado (tout un programme, mais d’autres ont eu tenté de devenir peintre à Vienne), etc.), qui voudrait prendre la forme d’un système philosophique universel. (et je sais de quoi je parle, ah ah ah)
    Il suffirait de le reconnaître collectivement et sereinement, et cela cesserait d’être manié comme une insulte, comme vous avez raison de remarquer qu’on en a l’habitude, Souris.
    C’est toujours aussi passionnant. Merci encore Impat.

  6. hathorique

    Bonjour à tous
    Je salue le retour de Souris
    @ Impat
    Merci pour votre traduction de ce texte avec sa magnifique illustration d’une si belle indienne, ce qui m’amènerait à considérer que la beauté mériterait aussi d’être une idéologie, si ce n’est déjà fait 🙂 mais alors une idéologie du sensualisme telle que développée au XVIII° notamment par Condillac le théoricien du sensualisme, qui affirmait que toutes nos idées nous viennent des sensations et que de celles-ci dépend donc l’activité de notre entendement.

    « Historiquement, le terme idéologie est entré dans la réflexion sociale avec le marxisme qui lui a donné tout de suite un sens péjoratif, l’idéologie est le contraire de la science. Elle se présente d’abord comme une vision du monde, c’est-à-dire une construction intellectuelle qui explique et justifie un ordre social existant, à partir de raisons naturelles ou religieuses… Mais cette vision n’est en réalité qu’un voile destiné à cacher la poursuite d’intérêts matériels égoïstes en renforçant et étendant la domination d’une classe de privilégiés. L’idéologie est donc une superstructure de la société dont elle émane et qu’elle soutient. » Golfin1972.

    Encore un voile qu’il nous faudra ôter.

    Je découvre avec perplexité Sayyid Qutb dont j’ignorais l’existence et qui me parait être, non qui est, le maître à penser de ce totalitarisme d l’islamisme radical (oxymore)
    un excellent article de Roger Pol Droit à son sujet
    http://www.lepoint.fr/actualites-chroniques/2007-01-17/le-maitre-a-penser-de-l-islamisme-radical/989/0/30921

    « L’islam de Qutb n’est pas une religion privée, partielle, individuelle. « L’islam est un ordre intégré complet, disait -il, un axe fixe autour duquel tourne la vie dans un ordre précis. » Tout doit être régenté par l’autorité divine, non par des décisions humaines.
    « Cela s’applique au mariage, à la nourriture, à l’habillement, aux contrats, à toute activité et travail, à toutes les relations sociales et commerciales, à tous les us et coutumes. » Dans cette perspective, pas moyen de séparer profane et sacré, religieux et laïc, Eglise et Etat, foi et politique. »

    Dans un périlleux double salto arrière nous nous retournerions à plusieurs siècles en arrière. Je redoute avec épouvante cette perspective, car ce sont nous les femmes qui en paierions le prix et ce tribut serait le plus lourd ; je suis toujours interrogative du fanatisme de ce « subalternat » rigoriste que les religions exercent envers les femmes.

    Cependant j’espère que nos démocraties parfois vacillantes sauront résister à ces déferlements d’intolérance mortifère, mais je ne suis pas sure qu’elles soient assez armées pour le faire, non des lois qui pourraient nous protéger car elles existent , mais je crains la cruelle carence de visionnaires politiques, dans le sens ou celui, celle qui perçoit ou qui croit percevoir la réalité profonde des choses, et au delà de l’immédiat agit en conséquence.
    Nous n’avons plus de grands penseurs politiques, comme Hobbes, Jean Bodin, Montesquieu, Tocqueville et le grand Nicolas … Machiavel , mais des boutiquiers encore que ces derniers soient parfois très utiles pour tenir la « boutique », ce qui à la lumière du remaniement à venir m’incite à penser que les boutiquiers ont un grand avenir devant eux, celui des visionnaires me parait plutôt loin derrière et assez compromis .

    Mais nous avons je crois résisté aux Huns, nous résisterons donc aussi aux autres.

    Si je puis me permettre un H.S je suis très dubitative sur le silence assourdissant des autorités religieuses musulmanes en France , pour les atrocités commises par les Islamistes immodérés au M.O et pas que sur les chrétiens .

  7. hathorique

    Guenièvre

    Je vous dois des excuses pour un doublonnage assez distordu de l’article de Roger Pol Droit, alors que vous le citiez, j’ai remis le même lien.

    Je mérite zéro de conduite.

    Bien à vous

  8. Souris donc

    Le théoricien de l’islamisme a eu la révélation en matant les américaine délurées.
    Du coup, de saisissement, il est retourné direct au Moyen Age. Son totalitarisme rend le gangnam style de Kim Jong Un presque sympathique.

  9. Souris donc

    Pyongyang Style

    (Y en a plein d’autres sur YouTube, meilleures, mais je n’ose pas.
    La vidéo de la décapitation, c’est le Qutb Style)

  10. Guenièvre

    Ce n’est rien chère Hathorique, vous ne méritez pas zéro de conduite car Roger Pol Droit, lui, mérite bien qu’on le cite deux fois!

  11. Guenièvre

    Bonjour kravi!
    Très intéressante analyse de Sibony, merci à vous.

  12. Très intéressant en effet.

  13. Guenièvre

    Bonjour Pierre !
    HS : Comment se présente cette rentrée sans ministre ?

  14. Je trouve que l’idéologie et son mode d’expression la doxa ne sont pas des termes aussi vagues que vous le dites. Bien sûr que nous nous inscrivons tous dans des systèmes idéologiques et évidemment nous nous exprimons souvent avec des formules toutes faites correspondant aux idées toutes faites qui nous dominent, qui nous modèlent. La question n’est pas d’avoir des préjugés, nous ne sommes pas des pages blanches, nous ne pouvons comprendre le monde qu’à travers un réseau d’idées que nous tenons pour vraies, ou justes, ou morales. La question est de savoir que nous avons des préjugés, et à l’occasion de savoir nous faire violence. Lorsque nous accusons les autres d’être sous l’emprise d’une idéologie, nous les accusons en fait d’être fanatiques, ce qui semble évident en ce qui concerne nos frères et nos soeurs islamistes, communistes, écologistes et autres. Ce qui semble les caractériser est leur défense acharnée de préjugés qui éclairent leur monde d’une clarté aveuglante; c’est aussi leur façon de nous transformer en rebuts d’humanité au prétexte que nos idées sont mauvaises. La frontière qui sépare le fanatique du défenseur de la justice n’est pas toujours facile à trouver: idéologue toi-même !

  15. hathorique

    à Pjolibert de Guenièvre

    « HS : Comment se présente cette rentrée sans ministre ? »

    C’est vrai comment vont faire les enseignants sans ministre, enfin presque puisque le nouveau doit être nominé aujourd’hui suite au départ d’HAMON RALE, qui comme Napoléon n’aura gouverné que 100 jours avant Waterloo 🙂

    Bonne rentrée à vous, heureusement qu’il y a les élèves qui vous consolent parfois des ministres.

  16. La caractéristique de l’idéologie, c’est de voir ce que l’on croit au lieu de croire ce que l’on voit, avait jadis écrit Alain Besançon. Une vision sélective et déformée du réel le transforme en ce que l’on désire, on prend ses désirs pour la réalité ; le « voyant » réduit le réel à ce qui cadre avec la conception qui l’anime à l’exclusion de tout le reste.
    Une vision non idéologique, au contraire, s’efforce de bricoler un modèle de la réalité qui ne lui soit pas trop infidèle : elle est, par définition, connaissance approchée. Elle essaie de converger cahin-caha avec le réel. L’idéologue, lui, croit en une version inconditionnelle des choses, et que nul fait ne pourra réfuter.

  17. Alors nous sommes tous des idéologues 🙂

  18. Souris donc

    Popper démarque l’idéologie de la science au niveau de la réfutation. Quand une hypothèse est trop forte, elle est infalsifiable (irréfutable) et tient de l’idéologie (que Popper appelle la croyance).
    En ce moment on nous abreuve de documentaires tendant à démontrer qu’il y a un continuum entre l’humain et l’animal (avec l’arrière-pensée de démolir la Création de l’Homme à l’image de Dieu, mais surtout dominant le règne animal, mangeant sa viande et déversant du Roundup Monsanto qui tue l’abeille, dont on se garde de dire qu’elle est attaquée par des frelons, des bactéries et des moisissures).
    Ces documentaires poussifs (l’animal qui ôte la gommette de son front est censé avoir une image de soi à l’instar de l’humain) sont des collages d’expériences avec les grands singes, les pachydermes, les psittacidés et les corvidés. Une accumulation d’expériences plutôt rustiques ne constitue pas une réfutation au sens scientifique, juste une propagande écologiste.
    A contrario, les combats socialopes contre les stéréotypes nient, bien sûr, leurs propres stéréotypes. Comme « Chance pour la France ». Michelle Tribalat a encouru l’anathème pour s’être penchée sur la question.

  19. Je suis bien d’accord, mais la question n’est pas là. A peu près toutes les constructions humaines ne relèvent pas des sciences naturelles, l’art en particulier, ce recours à la falsifiabilité n’est donc pas valide pour à peu près tout ce qui nous intéresse dans la vie: de la politique, à la littérature de gare, en passant par la religion. La science elle-même, comme vous le faites remarquer n’échappe pas à la question des préjugés, plus on s’éloigne des mathématiques plus il est difficile de rester objectif. Einstein croyait qu’il était impossible de violer le principe de localité, Bell puis Aspect ont montré le contraire. Hilbert croyait fermement que l’on pourrait mettre au point une machine à démontrer les théorèmes, Gôdel à prouvé que c’était faux. La fasifiabilité de la Joconde est en soi une absurdité. Nous ne pouvons échapper aux préjugés, ils font parties de notre façon de comprendre le monde, nous ne pouvons pas suspendre éternellement notre jugement. Oui, à peu près tout chez nous relève de l’idéologie, ce qui est important c’est de l’admettre, et de refuser le fanatisme, même si c’est souvent difficile.

  20. A Guenièvre et Hathorique,
    écoutez, pour une fois, je ne suis pas parti en vacances pile jusqu’au dernier jour, et je crois que je passerai au collège demain. Mais je n’ai senti aucune différence entre les différents ministres, et c’est tant mieux. Il me semble qu’une rentrée n’a pas besoin de ministre, et je ne crois pas relayer ainsi de l’idéologie autogestionnaire. Mais c’est peut-être que je me rends pas compte des problèmes de l’école primaire, par exemple.

  21. hathorique

    Kravi
    Je vous rejoins sur la caractéristique de l’idéologie et il me semble que peut être seul le doute raisonnable pourrait éviter les pires débordements idéologiques .
    Le doute, est essentiel dans la vie courante et dans la philosophie afin de raisonner correctement, autant que faire se peut, mais bien sur il ne faut pas abuser du doute même raisonnable car il risque d’ankyloser la réflexion et surtout de paralyser l’action.

    La raison est le moteur qui permet d’amorcer le processus du doute, c’est cette faculté qui joue le rôle d’arbitre pour chacun de nous en pesant raisonnablement tous les arguments, pour nous permettre de différencier ce qui est vrai de ce qui est faux et ce qui est bien de ce qui est mal, bien que ce ne soit pas toujours ni aussi clair ni si aussi tranché ni bien sur aussi raisonné.

    La raison se développe au fil de nos connaissances et à mesure que notre culture s’enrichit, mais pour cela il faut qu’il y ait culture, connaissance et surtout réflexion sur ce que cela nous apporte et les horizons que s’offrent à nous.
    je crains que dans nos sociétés les connaissances aient cédé la place aux compétences, même si les deux sont parfois complémentaires.

    Tibor
    « Oui, à peu près tout chez nous relève de l’idéologie, ce qui est important c’est de l’admettre, et de refuser le fanatisme, même si c’est souvent difficile. »
    Pensez vous le « chez nous » en tant que peuple, ou en tant qu’individu ?
    refuser le fanatisme est d’autant plus difficile dans certaines sociétés tant uni-culturelles que cultuelles, que rien ne vient compenser l’abrutissement du fanatisme idéologique et religieux

    « Nous pouvons apprendre par l’expérience de la vie en société ou par l’éducation quelles sont les règles légales et morales et les valeurs d’une société, mais cela ne suffit pas à nous apprendre en quoi et pourquoi ce sont des valeurs et des règles respectables ».

    un lien pour vous
    http://www.academie-en-ligne.fr/Ressources/7/PH00/AL7PH00TEPA0108-Cours-Tome1.pdf

  22. pjolibert

    Je savais que ce passage me servirait un jour (trouvé sur le net, je n’ai jamais rien lu de Bergson, et je ne sais même pas d’où c’est tiré) :
    « Vivre consiste à agir. Vivre, c’est n’accepter des objets que l’impression utile pour y répondre par des réactions appropriées : les autres impressions doivent s’obscurcir ou ne nous arriver que confusément. Je regarde et je crois voir, j’écoute et je crois entendre, je m’étudie et je crois lire dans le fond de mon cœur. Mais ce que je vois et ce que j’entends du monde extérieur, c’est simplement ce que mes sens en extraient pour éclairer ma conduite ; ce que je connais de moi-même, c’est ce qui affleure à la surface, ce qui prend part à l’action. Mes sens et ma conscience ne me livrent donc de la réalité qu’une simplification pratique. Dans la vision qu’ils me donnent des choses et de moi-même, les différences inutiles à l’homme sont effacées, les ressemblances utiles à l’homme sont accentuées, des routes me sont tracées à l’avance où mon action s’engagera. Ces routes sont celles où l’humanité entière a passé avant moi. Les choses ont été classées en vue du parti que j’en pourrai tirer. Et c’est cette classification que j’aperçois, beaucoup plus que la couleur et la forme des choses. Sans doute l’homme est déjà très supérieur à l’animal sur ce point. Il est peu probable que l’œil du loup fasse une différence entre le chevreau et l’agneau ; ce sont là, pour le loup, deux proies identiques, étant également faciles à saisir, également bonnes à dévorer. Nous faisons, nous, une différence entre la chèvre et le mouton ; mais distinguons-nous une chèvre d’une chèvre, un mouton d’un mouton ? L’individualité des choses et des êtres nous échappe toutes les fois qu’il ne nous est pas matériellement utile de l’apercevoir. Et là même où nous la remarquons (comme lorsque nous distinguons un homme d’un autre homme), ce n’est pas l’individualité même que notre œil saisit, c’est-à-dire une certaine harmonie tout à fait originale de formes et de couleurs, mais seulement un ou deux traits qui faciliteront la reconnaissance pratique. »
    J’aurais donc tendance à croire à partir de là que la perception est toujours déjà idéologisante. Et c’est peut-être un peu ce qu’entendaient les « idéologues » français de l’Âge Révolutionnaire. En tout cas je crois que la perception n’est ni passive ni évidente, et avant d’arriver par un gros entraînement à obtenir une perception pure marquée par l’évidence, on doit pouvoir s’en remettre à la sage conclusion de Skardanelli, que je partage.

  23. Guenièvre

    Je suis bien d’accord avec vous Pierre, une rentrée n’a pas besoin de ministre !

  24. Hathorique, … « La raison est le moteur qui permet d’amorcer le processus du doute »…
    C’est à mon avis la phrase la plus juste de tous nos commentaires. Preuve: a contrario les imbéciles ne doutent jamais.

  25. Hathorique « seul le doute raisonnable pourrait éviter les pires débordements idéologiques ».

    Précisément, et vous aurez remarqué que les fanatiques ne doutent jamais. Ils exigent un système clos, ne tolérant nulle faille, totalisant et donc totalitaire. Le simple doute vous place d’emblée dans la catégorie des déviants potentiels, déjà classés comme dangereux, à extraire d’urgence du corps sain.

    Tibor et Pierre Jolibert ont bien sûr raison : nous sommes tous nos idéologues préférés.
    Seulement certaines idéologies sont moins épouvantables que d’autres. Le libéralisme a sans doute ses défauts, mais il ne torture pas ses opposants en prison ni ne crucifie dans l’allégresse.

    J’attends le troisième volet, mais Darlymple place d’ores et déjà l’islamisme à côté des deux totalitarismes du XXe siècle. L’un a pourri sur pied, l’autre fut vaincu par une coalition armée. Qu’allons-nous faire pour anéantir le troisième ?

    Si on considère que les attitudes délétères des démocraties et de l’Occident en général condamnant Israël pour sa guerre très mesurée contre le Hamas ainsi que leurs condamnations du bout des lèvres des atrocités commises par les psychopathes du Califat, nous sommes mal partis.

  26. Noble Lionne, c’était un ‘nous’ dans les deux acceptions. La raison s’est imposée dans les sociétés occidentales en dépit du fanatisme, elle n’a pas, loin de là, apporté que des avantages : le nihilisme est fils de la raison. Le fanatisme athée a pour l’instant largement détroné ce qui se faisait au nom de Dieu, mais gageons que nos frères barbus y mettrons bon ordre (enfin on peut toujours espérer que la rigueur germanique leur soit pour longtemps étrangère, quoique la brutalité russe soit tout à fait à leur portée).
    Nous ne pouvons apprendre que les règles qui régissent ceux parmi qui nous avons été jeté, reste l’espérance toute théologale que nous allons cahin caha vers un monde meilleur.
    Je lis votre lien.

  27. pjolibert

    Je ne voudrais pas détourner l’attention vers quelque chose de trop futile, mais les rebelles qui n’iront plus à Blois car les lauriers y sont coupés ont produit une nouvelle formulation de ce qu’ils dénoncent :
    http://www.lesinrocks.com/2014/08/26/actualite/edouard-louis-geoffroy-lagasnerie-rebelle-forcement-progressiste-11520670/
    à savoir : « l’idéologie du débat ». Le débat comme faux-semblant de discussion neutre pour mieux faire passer des idées qui ne le sont pas pour eux. Comme d’habitude je suis d’accord avec beaucoup de leurs formulations et m’étonne qu’ils prennent le risque d’être desservis par elles.

  28. pjolibert

    Je ne sais plus trop où on en est. « L’un a pourri sur pied » : grâce à ce que l’Ouest émettait comme objets de désir, dans tous les sens (j’aime beaucoup dans Good Bye Lenin, les garçons de l’est qui se précipitent vers les sex-shops). Souris a bien raison de pointer plus haut les affres de M. Qutb face aux Américaines délurées. Ce qui a fait s’effondrer les communismes est peut-être un peu le moteur des réactions islamistes.
    Mais peut-être que cette force continue à agir en parallèle.

  29. Souris donc

    Najat, Ministre de l’Education Nationale, confirmation du totalitarisme soft où coercition, formatage et soumission sont lisibles dans les attaques contre la famille, l’endoctrinement au gender dès la crèche, la promotion de l’indifférenciation et du relativisme culturel. Lois antiphobiques pour celui qui l’ouvre.

  30. Noble Lionne vous êtes vache ! On m’a collé un à l’épreuve de philo du bac, le sujet était, je vous le donne en mille: « Quelle est la différence entre l’artiste et l’artisan ? » Il est vrai quà l’époque seule la beauté des jeunes filles m’intéressait. J’ai tout de même survolé les 100 pages, que nous devrions tous être capables de régurgiter peu ou prou, mais plus encore peut-être que les nécessaires préjugés la paresse nous domine, hélas trois fois hélas.
    La petite déclaration suivante ne cependant pas échappée:
    Voir le « principe d’incertitude d’Heisenberg » : on ne peut déterminer à la fois la vitesse et la position d’un électron. Pourquoi ? Précisément parce que le procédé instrumental par lequel on cherche l’information dans le microscope électronique (bombardement de photons) utilise des particules d’une dimension proche de celles que l’on veut observer et que l’éclairage destiné à rendre possible l’observation est cela même qui la perturbe par principe.
    Qui trop embrasse mal étreint ! Le principe d’incertitude n’est pas un artefact de la mesure, un problème de taille de particule, nul besoin d’un microscope électronique pour le constater. Il suffit de percer un petit trou dans un carton et regarder comment la lumière passe au travers. La tâche qu’elle fait sur un écran placé de l’autre côté est d’autant plus dipersée que le trou est petit. En d’autres termes, plus l’information sur la position est grande (c’est à dire plus le trou est petit) moins la directions dans laquelle se propage la particule est connue.
    Moralité, les plus beaux préjugés rationalistes font dire les plus belles âneries. Le principe d’incertitude est un principe fondamental de la nature, pas un artefact de la mesure.

  31. Excellent ! Les mauvais garçons du Galant South qui n’hésitent pas à l’occasion à casser du nègre, du youpin ou du pédé se font appeler rebelles !

  32. C’est la loi de la progression sur un cercle.

  33. P. Jolibert, intéressant votre lien, et hallucinant. La posture de rebellitude dans son outrance et son anomie.
    Le rebelle Biolay en est un parfait exemple.

  34. « Benjamin Biolay est le premier rebelle de l’Histoire des rébellions à militer pour le parti de la majorité présidentielle. C’est courageux. »

  35. Guenièvre

    Il faudra que vous nous disiez, Pierre, en quoi vous êtes d’accord avec eux, à l’occasion d’un texte qui s’y prêterait…
    Ils l’ont mauvaise qu’une féministe comme Michelle Perrot accepte de dialoguer avec Marcel Gauchet. Ils devraient pourtant se poser des questions. En tous cas ils ont une façon de caricaturer la pensée du philosophe qui n’est pas très honnête!

  36. Souris donc

    Le showbiz est devenu maître à penser, Noah, Emmanuelle Béart, Bedos père et fils, Thuram, Balasko, Debbouze. Ce dernier capitalise sur Indigènes, et affirme encore et toujours que nous leur devons la libération du joug nazi.
    Réalité :
    Freudenstadt, Forêt Noire. La guerre se termine, les troupes coloniales françaises, notamment les goumiers marocains, se déchaînent, brûlent la petite ville, pillent, égorgent la population civile, des centaines de femmes sont violées.
    Idem en Italie, je ne sais plus où.

  37. pjolibert

    Pardonnez Guenièvre je devance la vraie occasion,
    J’ai dit que j’étais d’accord avec certaines (glissement de beaucoup à certaines pour favoriser l’émission de l’opinion) formulations :
    « ce qui intéresse Gauchet, ce n’est pas de parler, mais de parler en présence de gens de gauche, en présence d’intellectuels critiques, car sa parole a alors de la valeur. »
    Gauchet dénierais sans doute le « ce qui intéresse Gauchet », peu importe, c’est la suite qui me plaît. Je suis d’accord avec eux pour dire que les idées et opinions ont une valeur relative au marché dans lequel elles sont émises. Pour le dire vraiment très simplement, critiquer le mariage gay sur Radio Courtoisie, ça ne mange pas de pain. Le faire dans la revue le Débat, Gallimard et tout ça, ouh purée là oui, ça cartonne (je vais finir par commander le numéro).
    Si je dis que ça peut les desservir, c’est que : ce mouvement de retrait de leur côté aura peut-être pour vertu à leurs yeux de redessiner les limites de la gauche et de la droite (puisque je vois que pour démentir ce qu’ on en avait dit précédemment ils ont réinjecté tous les éléments de critique sociale qu’il fallait pour refaire de la gauche complète) ; mais il peut avoir pour effet de les retrancher dans une… Radio Courtoisie de gauche.

  38. pjolibert

    Il est comique ce site. Kravi se demandait comment faire : le rire et ce site sont un très bon soft power.

  39. pjolibert

    Pardon : vous vous demandiez. Je suis un peu fatigué. L’émotion politique.

  40. hathorique

    @ pjolibert
    « L’émotion politique » ne serait ce pas l’émotion poétique de voir une jolie femme à la tête de l’Education N QUI DEVIENDRAIT L’eDUCTIUON SENTIMENTALE

  41. hathorique

    @ pjolibert

    je recommence mais en bon français, j’ai boutonné trop vite 🙂
    « L’émotion politique » ne serait ce pas l’émotion poétique de voir une jolie femme à la tête de l’Education Nationale, qui deviendrait l’Education Sentimentale en hommage à Flaubert.

  42. Allahu akbar ! Je vais me coucher.

  43. hathorique

    @ souris

    sur le sujet que vous évoquiez concernant les viols en Italie durant la dernière guerre il y a eu un film de Vittoria de Sica avec Sophia Loran « la Ciociara  »

    Ces exactions ont été commises par les goumiers marocains commandés par des militaires français mais l’armée n’a jamais voulu réellement le reconnaitre, il était difficile pour cette armée de Libération des peuples d’apparaître comme se livrant aux mêmes débordements que ceux qu’elle combattait.

    http://www.kabyles.net/marocchinate-les-goumiers-violeurs,11264

  44. Souris donc. (Votre courrier du 26 août, à 21 h 40). Une information fiable qui pourrait vous être utile :
    https://fr.answers.yahoo.com/question/index?qid=20100301083958AAy3tCz
    Les exactions de ce genre ont été particulièrement nombreuses de la part des Marocains (les Regulares) engagés aux côtés de Franco durant la Guerre Civile d’Espagne (1936-1939).
    Freudenstadt, un nom bien oublié, une petite ville où il s’est effectivement passé des « choses » dont l’histoire officielle se garde de rendre compte.

  45. Souris donc

    Merci Hathorique et Olivier pour ces liens, bien sûr, la Ciociara, Vittorio de Sica et Sophia Loren, je n’ai pas vu le film, j’espère qu’ils le rediffuseront un jour !
    Je n’ai rien retrouvé sur le site de l’INA, en 2004 France 3 avait diffusé un reportage sur Freudenstadt ( = La Cité de la Joie !) où était organisée une exposition de documents, lettres, photos. Très étrange, on y voit que les jeunes ne sont au courant de rien et que les vétérans sont contents que la France en invite quelques uns aux cérémonies du Débarquement « avec leurs vieux compagnons d’armes ».
    Quand au bout des 3 jours de saccages et de massacres (dernière semaine d’avril 1945), on a demandé aux « Marocains » de s’expliquer, ils ont eu le culot de dire que c’était « pour venger Oradour ». Et que c’était la faute à l’alcool qu’ils avaient trouvé dans les caves et dont ils n’avaient pas l’habitude…

  46. Pour faire suite à l’article décoiffant de Pierre Jolibert, voici ce qu’en dit l’excellent Pierre Jourde.
    Ne lisant que très peu ce qui peut se dire dans le tout petit monde des universitaires franco-français, je n’étais pas au courant de cette cabale contre Marcel Gauchet. Mais elle est exemplaire par les buts et les moyens employés. Lindenberg a fait des émules, c’est rassurant quant à la lutte antifasciste. Fascistes forcément d’extrême droite. Ceux d’extrême gauche ne sont pas des fascistes mais des citoyens rebelles.
    Si ce n’était tragique pour le monde des idées, ce serait du plus haut comique.

  47. Souris donc

    INA : à moins que ce soit un coup de la CNIL qui censure les sujets de thèse au nom de « l’acceptabilité sociale ».
    Dans ce cas, j’en rajoute une couche : On parle toujours de l’Amérique Latine pas regardante sur le nazi. Sait-on que la France a recyclé 35 000 SS ? Dans la Légion. Et qu’ainsi, à Dien-Bien-Phu, plusieurs centaines de SS sont « morts au champ d’honneur » ?

  48. Guenièvre

    O.K Pierre, d’accord sur le fait que « les idées sont relatives au marché dans lequel elles sont émises ».
    Mais est-ce que Gauchet a vraiment besoin de cela? Je veux dire est-ce qu’il a besoin de faire-valoir ?
    Par ailleurs je l’ai vu en désaccord avec des gens comme Finkielkraut sur la réforme Peillon par exemple ( il soutenait cette réforme)
    .

  49. Souris donc
    Tout est très embrouillé et comment appréhender ce qui a vraiment été ? Ce qui a été peut être dit, mais d’une manière le plus souvent (presque toujours) parcellaire : comme si une caméra ne cessait de tourner puis qu’au montage des équipes diverses s’employaient à faire du coupé-collé sur les bobines, à cacher ou détruire les séquences qui détonent dans le scénario. Un exemple parmi tant d’autres. J’ai été élevé dans le culte du maréchal Leclerc et de la 2e DB. De nombreux parents et amis de la famille y ont occupé des postes divers et le général Leclerc était dans une partie de ma famille auréolé de sainteté. Or, lorsque j’ai découvert le « fait divers » suivant, diversement rapporté mais établi (des néo-nazis et des nostalgiques du IIIe Reich s’en sont emparés comme vous pourrez le constater), l’image du soldat auréolé de sainteté m’a semblé quelque peu sommaire :

    http://la-flamme.fr/2014/05/8-mai-1945-rendez-vous-tragique-a-bad-reichenhall-par-eric-lefevre/
    Autre dossier (toujours relatif à la 2e DB), Robert Galley, un tankiste exceptionnel, plusieurs fois ministre, un homme qu’on évoquait volontiers dans cette même partie de la famille, avec une admiration inconditionnelle. Lorsque j’ai appris ce qui suit (le site est tendancieux mais ce qu’il rapporte est au moins partiellement vrai), l’image que j’avais de Robert Galley s’est elle aussi chargée de nuances :
    http://www.contre-info.com/mort-de-robert-galley-un-heros-au-passe-douteux
    Il ne s’agit pas ici de « salir » des mémoires mais d’avancer dans la complexité humaine, une complexité qui s’accorde décidément mal avec les images saintes et simples. Et je me pose la question : Ne me serais pas révélé encore plus violent qu’eux, ces soldats, dans de telles circonstances ? Je n’ai pas de réponse et n’en aurai jamais. Je ne peux que multiplier les questions.

  50. (mais l’article n’est pas de moi) Comment ? vous n’avez pas suivi le feuilleton français de l’été ? (mauvaise blague : j’imagine que votre attention était légitimement tournée ailleurs)
    Attention il y a au moins un progrès : ce n’est pas de la lutte antifasciste (et je ne sais plus si Lindenberg s’exprimait encore en ces termes) mais de la prétention à nommer de la révolution conservatrice, un des terrains de chasse favoris de Bourdieu lui-même.

  51. pjolibert

    Guenièvre : ah mais c’est plutôt Gauchet le faire-valoir, non ?
    Vous aviez raison l’autre jour : la réponse des organisateurs de Blois est juste ce qu’il faut. Une des conclusions que je tirerais néanmoins de l’épisode, à leur place, c’est à propos de la nécessité de trouver chaque année un thème coiffant. Est-ce qu’on ne pourrait pas tout simplement présenter ce qui se fait (en matière de parutions historiques) plutôt que de se fédérer artificiellement sous une étiquette marketing ? C’est l’allusion de Skardanelli aux rebs de la Guerre civile américaine qui m’y fait penser. Ou alors il faut attendre les rencontres elles-mêmes : le culte du mot rébellion va-t-il être reconduit tel quel ou quelqu’un va vraiment réfléchir dessus ?
    A propos de ces rencontres elles-mêmes, voilà ce qu’écrivait il y a 15 jours un allié distant du mouvement boycotteur :
    http://blogs.mediapart.fr/edition/aggiornamento-histoire-geo/article/120814/allons-blois-pour-nous-y-rebeller
    Je n’ai aucune autre idée de ce qui se passe à Blois, mais cet article a l’air de suggérer que ça a évolué un peu comme l’Avignon que vous connaissez bien : il y a un Off en train de se constituer.

  52. pjolibert

    Bien sûr, c’est très émouvant : hier soir au 20 h, « ce fut comme une apparition… »

  53. Souris donc

    Même au niveau personnel, on n’est pas au clair. Bien sûr, Olivier. Moi pareil que vous. Je discutais parfois avec le père d’un ami, ancien de la Luftwaffe. Ce monsieur m’a raconté comment on endoctrinait les enfants dès le plus jeune âge alors que les drôles n’avaient qu’une envie, jouer aux billes. En utilisant l’identification au héros. En leur projetant des films, où un ado des Jeunesse Hitlériennes sauvait un autre jeune, en plongeant du haut d’un pont. En les faisait assister au lever des couleurs, en leur donnant envie de ressembler à des aînés qui savaient si bien se tenir dans leurs beaux uniformes, martiaux mais pas trop, plutôt scoutisme.
    Il me racontait aussi à quel point leur arme méprisait Hitler.
    Je n’ai jamais été au clair avec ce monsieur, jovial, amical, il y avait toujours l’ombre du soupçon, y compris quand je le voyais raconter de façon totalement fantaisiste et hilarante le Rosenkavalier à ses petits-enfants. (Les nazis aimaient la musique et prendre les enfants sur les genoux…). Il est mort depuis, et je regrette de lui avoir mesuré ma confiance.

    Les historiens se sont assez vigoureusement insurgés contre la thèse du film Indigènes, ce sont eux qui ont la distance scientifique, tous les autres, tous, sont encore empêtres dans l’idéologie où ils convient d’avoir le beau rôle, construire une légende, tordre le réel pour servir une propagande.

  54. Guenièvre

    Ah! Pierre, cet article est intéressant ! Je ne suis plus allée à Blois depuis le milieu des années 2000. J’avais tenté une nouvelle visite il y a trois ou quatre ans mais j’avais été tout aussi déçue : les conférences ou débats intéressants sont proposés dans des salles trop petites, il faut faire la queue pendant longtemps pour finalement se retrouver à la porte . Dans les amphis, il n’y a que ce que j’appelle  » des grandes messes » avec inspecteurs, officiels etc… rien de bien palpitant.
    En fait, d’après ce que je comprends ces « Rencontres » ressemblent maintenant à tous ces  » Salons du Livre » que l’on rencontre dans toutes les villes et qui sont « squattés » par les mêmes auteurs ( dont la qualité principale est qu’ils sont médiatisés ) qui se retrouvent chaque année pour y boire des bons coups.
    « Tous les ans, les têtes de gondoles — souvent les mêmes quel que soit le thème, « bons clients » de la presse et/ou de l’édition — répondent davantage à une logique de rentabilité pour un festival de plus en plus coûteux qu’à une quête de qualité scientifique, au détriment de la capacité d’innovation et des avancées historiographiques »
    Je suis d’autant plus sensible à cela que dans ma ville je faisais partie d’une association qui était en compétition avec ce type de  » salon » et qui s’est fait jeter par la mairie parce que « trop élitiste ».
    Je suis aussi d’accord avec vous sur l’artificialité qu’il y a à travailler sur un thème.
    Ceci dit Marcel Gauchet, pour revenir à lui n’est pas vraiment quelqu’un qui entre dans la catégorie « médiatique »…

  55. pjolibert

    A moins de décider que tout le monde est médiatique de même que tout le monde est idéologue.
    Je ne sais plus dans quel NouvelObs ou chose du genre j’avais lu une anecdote délicieuse sur le moment de la fondation du Débat, vers 1980. Foucault déboule furieux devant P. Nora (je crois) car il n’était pas au courant, tenant un discours du genre : Quoi vous fondez une revue de débat intellectuel, etc. sans moi, etc. Cette fureur est exactement la même d’un qui n’aurait pas été invité à Marly en 1700 (mais elle ne se serait pas exprimée de la même façon). Tout le monde est une créature de salon.

  56. pjolibert

    Et votre association jetée par la mairie parce que trop élitiste ! j’adore !

  57. hathorique

    Bonjour votre post m’a rappelé un livre que je dois encore avoir dans ma bibliothèque, livre paru je crois dans les années 1970 « le rêveur casqué » de Christian de La Mazière expliquant les raisons de son engagement dans la division Charlemagne. Il a été jugé pour cela et a fait de la prison.

    Pour ce que vous exprimez, je crois que dans le roman national où se tisse la légende des modèles et la sublimation des parangons à admirer, les nations ont besoin de l’exemplarité de héros irréprochables, oubliant que ce sont aussi des hommes avec leur faiblesse. Nous les voudrions surhumains, faits de l’airain des invincibles.

    Je parle là du maréchal Leclerc et non pas de Robert Galley.

    Je crois comme vous l’affirmez pour les questions que vous vous posez : il n’y a pas de réponse et fasse que nous vivions encore longtemps dans des temps où ces questions ne se poseront pas,

  58. Mon père, qui va vers ses 99 ans est un véritable héros: quatre campagnes 39-40, 44-45, deux fois l’Indochine, légion d’honneur sur le théâtre même des opérations, un vrai de vrai quoi, savait et sait toujours être parfaitement odieux et provocateur, un peu à la Le Pen. Les ratons il faut en mettre 10 contre le mur tous les jours, les nègres ceci, les Juifs on les aime bien car ils cassent la gueule des Arabes. Je ne le vois plus car nous n’avons pas beaucoup d’atomes crochus, nous sommes restés longtemps fâchés, puis ensuite on n’a pas vraiment su recoller les morceaux. Ceci étant, je ne vois pas trop comment on peut juger des gens qui ont été éduqués de toute autre façon que nous. Quand la guerre a éclaté il avait 23 ans, était officier de la plus grande armée du monde, 20 ans plus tard il se retrouvait étranger dans son propre pays comme des centaines de milliers d’autres pieds-noirs. Les conquérants vaincus sont une honte pour la Nation, on mesure mal leur amertume, le mépris de ceux qui ont obtenu les honneurs par les armes pour ceux qui les ont obtenu par les courbettes et les bonnes manières. La France quoi que l’on dise était célèbre pour son épée au moins autant que pour sa plume, sans épée plus de plume, sans honneur plus de gloire, sans fierté plus de grandeur. L’idéologie dominante a en horreur ce passé glorieux et fait mine d’honorer notre grandeur perdue, on met Hessel au Panthéon.

  59. Ce n’est pas un hors sujet quoi que vous en pensiez, c’est l’illustration du basculement idéologique de notre pays en moins d’un siècle (gauche et droite comprises).

  60. Souris donc. Votre réponse m’a conduit vers une pensée d’André Siniavski, pensée d’une pertinence à laquelle ne résiste aucune protection (elle est tirée de « Pensées impromptues » : « Quand tout ce qui est secret se manifestera au grand jour, – mais vous m’entendez bien : tout ! – alors, là, on se trouvera dans un drôle de pétrin ».

    Hathorique.
    J’ai lu le livre de Christian de La Mazière à l’instigation de mon père, à la fin des années 1970. « Le rêveur casqué » m’a beaucoup impressionné. Le titre en est fort beau, comme l’est celui qui lui fait pendant, « Le rêveur blessé », publié peu avant la mort de l’auteur. Ce livre a eu une profonde influence sur moi ; je sortais à peine de l’enfance et il m’a rendu sensible (d’une manière implacable dirais-je) la complexité de l’homme et l’extrême difficulté à porter un jugement qui prenne en compte l’intégralité de cette complexité. Et comment percer l’épaisseur historique ? Le temps fait son oeuvre, il érode les continents, transforme le granit en sable. Que saisissons-nous vraiment de ce qui a été ? Mon père dont la famille avait payé cher son engagement contre l’Allemagne nazie n’a pas jugé cet homme, un homme qui s’était engagé alors que le IIIe Reich était à l’agonie, il est bon de le rappeler (Christian de La Mazière a intégré la Division Charlemagne, sur le front Est, en février 1945, en février 1945 !) Mon père avait plus d’estime pour cet homme que pour ces Résistants de la dernière heure (il serrait des poings en en parlant) qui firent du « zèle » (euphémisme) sitôt l’Allemand disparu. La personnalité de Christian de La Mazière est en elle-même passionnante, comme l’est celle de Dioniso Ridruejo, des personnalités complexes, riches de leurs contradictions, de leurs passions, de leurs errements, de leur courage aussi. Ils se détachent de l’homme-masse.
    Dioniso Ridruejo, c’est un peu court (et en espagnol) :

    Skardanelli. L’idéologie dominante… Vous avez raison. C’est une idéologie pantouflarde qui ne vise qu’à garantir le confort du citoyen, pardon, du consommateur, car il n’y a plus de citoyen. Hessel, cette vieille pantoufle, est la proue et la poupe de cette idéologie. Vous imaganiez, une proue et une poupe de vieille pantoufle ! Et pardonnez-moi d’en revenir à Israël : ce n’est pas un hasard si cette idéologie vomit ce pays plus que tout. Je vous en laisse deviner les raisons.

  61. Olivier, voici un article (transmis par l’ami Tibor) qui tente une explication en relation avec votre dernière phrase.
    Mais qui, bien entendu, ne clôt pas la question de cette haine irrationnelle.

  62. Souris donc

    On met Hessel au Panthéon.
    Bien sûr la propagande remonte à la plus haute antiquité. Stéphane Bern hier soir, Secrets d’histoire. Son « De Gaulle, le dernier des géants ». J’en ai retenu que De Gaulle était lui-même.

    Modernité : la montée en puissance des agences de communication, gourous, coachs, média training, marketing politique, twitter à tort et à travers, spin doctors, sondeurs. Toute la faune communicante.

    Résultat, la vidéo de la décapitation,
    Et, toute proportion gardée, le gouvernement Valls II.
    On garde Taubira l’icône, on vire Hamon, on met Najat à la place, on vire Montebourg, on prend Macron, standing ovation au Medef.
    Nos dirigeants ne sont jamais eux-mêmes, ils soignent leur image. Le basculement idéologique passe aussi par les moyens nouveaux de la propagande.

  63. hathorique

    Bonsoir Tibor,

    Vous connaissez l’adage « Vae Victis! » (Malheur aux vaincus!) phrase prononcée par Brennus chef gaulois qui avait gaulé les romains et mis à sac la ville de Rome qu’il accepta de quitter en leur faisant payer un lourd tribut d’or .

    Vous savez les vaincus sont rarement honorés et ce partout dans le monde, pensez aux vétérans américains de la guerre du Viet Nam, aux harkis ignominieusement abandonnés par la France à leurs bourreaux et massacrés d’épouvantable façon, et avant eux les indochinois livrés aux communistes du Viét- Cong qui ne subirent pas un meilleur sort, tout comme les soldats français abandonnés par leur hiérarchie.

    A tous les Hessel panthéonisés je préférerai toujours Hélie de Saint Marc grand résistant, grand soldat et homme d’honneur qui écrivait si superbement au soir de sa vie :

    “Je crains les êtres gonflés de certitudes. Ils me semblent tellement inconscients de la complexité des choses… Pour ma part, j’avance au milieu d’incertitudes. J’ai vécu trop d’épreuves pour me laisser prendre aux miroirs aux alouettes. J’arrive désormais à l’âge des modestes ambitions : se souvenir, transmettre, ne pas trop souffrir, assumer ses derniers devoirs, ne pas déchoir…”

    Pour ma part je n’ai pas vu un hors sujet , mais si vous me permettez une taquinerie :

    vous êtes comme les hors bords, vous savez ces bateaux qui fonctionnent avec des moteurs à explosion 🙂

  64. Élie de Saint Marc ! Un de mes héros, un homme d’une stature exceptionelle, on m’a offert ses mémoires, un petit livre humble, comme son site est toujours ici:

    http://www.heliedesaintmarc.com

  65. Noble Lionne, l’explosion et l’implosion sont mes manières d’être effectivement, pour le plus grand acxablement de mes proches, les pauvres…

  66. Kravi, l’article que vous m’avez transmis est excellent. L’allusion à George Orwell et la Guerre d’Espagne est bienvenue. Je me permets une seule remarque : il n’est guère question que de l’Occident or, de puissants pays tels que la Chine, l’Inde, la Russie, des pays du Sud-Est asiatique (dont la Corée), multiplient les relations avec lsraël. Les Kurdes sont des alliés d’Israël, on n’insistera jamais assez sur ce point. Et, en toute amitié, je ne partage pas un certain pessimisme au sujet de l’Iran, vous le savez, nous en reparlerons.

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