Février 1943

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"Février 1943"
Ouest-France du 7 et 8 Avril 1945 

C’était en Normandie, dans l’Orne. On buvait du cidre à l’hôtel. A l’hôtel 
renommé autrefois pour sa bonne cuisine, et dont aujourd’hui le long toit d’ardoises 
était rapiécé tant bien que mal, et dont les chambres et la salle à manger portaient des 
traces de balles, tirées par des soldats allemands saouls de Calvados, et dont la 
brutalité se réveillait brusquement. 
La petite ville était à moitié démolie par les bombardements américains qui 
arrosèrent la Normandie plus dru que la pluie qui fait repousser l’herbe dans la nuit. Il 
y a sous cette herbe des mines qui tuent le bétail. Les fermiers n’osent s’approcher de 
ces bêtes sacrifiées. Mais le moral est bon quand même, dans cette province qui a 
souffert plus que toutes les autres. Je viens m’asseoir près du curé: 

-Racontez-moi donc votre histoire, lui 
demandai-je. 

-Ah, on vous a dit... Vous savez, je ne suis pas 
le curé de la ville. Le curé doyen n’était pas des 
nôtres... Il était plutôt pour le maréchal. Non, je suis le 
curé d’un village des environs. Un curé de campagne, 
comme on dit... 

Il rit entre ses dents. C’était un vrai Normand, 
au teint rouge, petit et l’air décidé. Il avait des lunettes 
de fer, sur un grand nez. Une quarantaine d’années. 

-Je dois vous dire que, pour tout ce que j’ai fait 
dans la résistance, je n’ai jamais quitté ma soutane. 
Quelquefois mes lunettes seulement. Pour cette 
histoire de l’officier allemand, le chef de la résistance 
d’ici m’avait dit: «Il faut que vous alliez à Paris. 
C’est une mission difficile. Voici un bout de papier vert avec un numéro dessus. Vous 
irez à Paris, place de la République, au café de l’Exposition. Vous attendrez qu’une 
personne vous montre un bout de papier pareil. On vous dira ce que vous avez à faire. 

Me voilà parti pour Paris. Je m’installe à la terrasse du café. Tout à coup, une 
jeune femme s’approche de moi, me dit: « Bonjour, Monsieur le Curé », et me montre, 
dans le creux de la main un bout de papier vert, avec le même numéro que le mien. 
Elle me dit: « Je vais vous montrer la photo d’un officier allemand. Vous le 
reconnaîtrez facilement. Je vous dirai où il se trouve actuellement. Il faudra le suivre, 
prendre le même train que lui. Il va en Normandie, et, en route, arrangez-vous comme 
vous pourrez, mais il faudra lui prendre les papiers qu’il a dans sa serviette.» 

Elle me donne un billet de chemin de fer, première classe, pour  Granville, et 
elle me dit que l’officier allemand est en ce moment au restaurant des Capucines. J’y 
vais, je le reconnais aussitôt. Je suis obligé de consommer. Ça me coûte 150 francs et 
encore pour pas grand ‘chose à manger. 

Et il s’en va, en métro, jusqu’à Montparnasse. Une fois à la gare, je veux me 
mettre dans un compartiment voisin du sien, mais comme il me voit regarder par la 
portière, il me dit en très bon français: « Il y a de la place ici, Monsieur le Curé ! ». 

Je faisais semblant de dormir, mais lui ne dormait pas. Il lisait, il fumait. Bref, 
on arrive à Argentan. Il descend, je descends aussi. 

On va à la buvette de la gare. Il pose sa casquette, son manteau, sa serviette 
sur le porte-manteau. Je mets mon chapeau, ma serviette à côté de la sienne. Il 
commande une bière fine, moi un bock. De la mauvaise bière qui me donnait mal à 
l’estomac. Car, pour le reste, j’étais bien tranquille, je n’attendais que l’occasion. Tout 
à coup, il se lève, se dirige vers le lavabo. Je me lève sans me presser. Je prends mon 
chapeau, j’ouvre la serviette du boche, je fais glisser les papiers dans la mienne et je 
sors. Au coin de la rue, je me suis hâté un peu. Je suis sorti de la ville. J’ai été dans 
une maison amie. Je leur ai dit: « Pouvez-vous m’abriter pendant deux jours? ». Ils ne 
m’ont demandé aucune explication. Au bout de deux jours, je suis sorti. Je suis allé à 
bicyclette jusqu’à Flers. Je m’aperçois que la gare était surveillée. Je repars à 
bicyclette. Je suis allé à une petite gare. J’ai fait un grand détour. Je suis enfin revenu à 
Paris. J’ai remis les papiers à la Résistance. C’était des papiers importants, paraît-il. 
C’était le plan de défense des départements de Basse-Normandie en cas de 
débarquement. On m’a dit que ç’avait été bien utile. 

Le curé but une goutte de Calvados. Il allume une cigarette et, en clignant de 
l’œil, il me dit: « C’était le bon temps... ». 

-Oui, dit le maire, c’était le bon temps... Moi, je suis rentré dans la résistance 
par amour professionnel, si j’ose dire. Je suis ingénieur électricien, et çà m’ennuyait 
que la station que je dirigeais fut démolie par les Anglais. Je leur fis demander ce 
qu’ils voulaient exactement: priver certaines régions de l’Ouest de courant à des 
moments donnés. Ce n’est pas la peine de la bombarder, leur fis-je dire. Laissez-moi 
faire, je le ferai moi-même. Ils acceptèrent. Et, lorsqu’ils me demandaient une 
interruption de courant, j’allais la nuit, avec des ouvriers en qui j’avais confiance, faire 
sauter un pylône ou couper des fils. On faisait le travail au plus juste. Pas de gâchis. 
C’était proprement fait. 

Le lendemain, les Allemands me disaient : « on a encore démoli un de vos 
pylônes ». Je simulais une vive colère. Un jour, ils me dirent : « On connaît le chef de 
la bande qui fait sauter vos pylônes, c’est un nommé Sylvain. Nous finirons bien par 
l’avoir ». « Je l’espère bien « leur répondis-je. Et je continuais, la nuit, à faire sauter 
mes pylônes. Quand le débarquement arriva, on a pu se battre au grand jour... 

-Et bien entendu. Sylvain, c’était votre nom dans la résistance ? 

-Oui, dit le maire en souriant... Quand je vous disais que c’était le bon temps. 

P.S : La sacoche de l’officier allemand contenait les plans de défense des 
départements de Basse-Normandie en cas de débarquement. Cette affaire s’est 
déroulée en février 1943. 

Texte extrait de la brochure "L'Aigle 40-44" de Jean-Luc Lebreton, Publication de l'Association Culture et Patrimoine en Pays d'Ouche.

Un commentaire

  1. Cet ingénieur d’électricité est emblématique. Il n’appartenait à aucun réseau, mais résistait selon ses possibilités. Il y en avait des centaines de milliers comme lui, qui n’ont jamais été comptabilisés.

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