Voyage à Paris, 1944.

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Une jeune femme de Normandie raconte son voyage à Paris (140 km) peu après la Libération.

Mardi 19 Décembre 1944

Voyage à Paris

J’ai accompagné Mme Cavelier à Paris où elle allait essayer de trouver un peu de marchandises pour sa mercerie. Comme tout est contingenté, il n’y a pas tellement de choix, c’est le classique et l’indispensable ; et il y a plus que jamais les tickets pour se procurer même une paire de lacets !! Et il parait que cela durera encore un bon moment.

L’aller, sans bagages, a été à peu près sans problème ( car très matinal ) et nous mène à Condé sur Huisne où nous pouvons trouver non pas une place… ce serait miraculeux, mais la possibilité de nous introduire dans le couloir d’un wagon, dans le train qui vient du Mans. On y est, c’est déjà beau !

À Paris, on se sépare. Rendez-vous pour le retour, samedi au train qui part à 7 h du matin. Et il faut y être très tôt.

L’hôtel de Versailles est à cinquante mètres de la gare, je n’ai pas à prendre de moyen de transport.

Après avoir dormi en gendarme, un œil sur ma montre, dans la crainte de manquer l’heure du réveil, j’ai pris à 6 h la direction de Montparnasse*.

Vous connaissez la gare et le double escalier qui aboutit de part et d’autre du trottoir ? Eh bien, la queue commençait sur le dit trottoir et montait à pleins bords, des deux côtés, jusqu’au hall du premier, mais c’était pour la location et les fiches d’admission. Moi j’avais mon retour, j’ai donc pu me faufiler péniblement et gagner les quais d’embarquement. Mais là , une telle cohue que j’ai cru ne jamais franchir le portillon.

Après de longs efforts et une défense énergique, je suis enfin catapultée sur le quai, le chapeau de travers (a-t-on idée aussi de mettre un chapeau ? ) les bras arrachés et habillée dans le style « vis de pressoir ».

Je m’ébroue une seconde, lorsque je m’entends héler par un Aiglon pris dans les mêmes difficultés auxquelles je venais d’échapper. Je cueille ses bagages par dessus la barrière, et ainsi délesté, il finit par émerger à son tour.

Il était 6 h 15. Le train de 7 h était plein comme un œuf : aucun espoir d’y dénicher Mme Cavelier. Le voyageur aiglon et moi, nous montons donc, péniblement dans un bout de wagon de seconde et restons devant la portière, dans l’impossibilité de pousser plus avant.

Cependant, par un miracle de la compression des corps, il est monté encore une dizaine de personnes après nous.

J’avais un pied sur la marche du soufflet et l’autre par terre, sur le sol du wagon. Dans le soufflet, on avait empilé les bagages de tout le monde pêle-mêle : quelques valises fatiguées, mais surtout des paquets de toutes sortes, mal ficelés, des cartons qui baillaient.

Tant qu’on a été à quai, ça se tenait à peu près, mais aussitôt qu’on a roulé, vous imaginez le soufflet à géométrie variable comme sa forme l’indique, les plaques métalliques de raccordement qui se chevauchent et bougent tout le temps… Jusqu’à Chartres, je n’ai pas réussi à mettre mes deux pieds sur le même niveau…

Une jeune femme près de moi, qui allait à un mariage et convoyait les atours de la future épouse, prise dans la pile croulante, essayait de sauver du désastre le voile de mariée et la robe blanche sortis de leur emballage éventré.

Dans un réduit tout proche, trop proche même pour l’odorat, un réduit aux initiales du Premier d’Angleterre*…sept personnes s’entassaient et il ne fallait pas songer à s’isoler.

Voyageurs en grappes sur les marchepieds, même à contre-voie et portières ouvertes en permanence.

Au départ, des dizaines de gens, restés sur le quai, certains pleurant de rage devant leur train manqué.

D’autre part, Mme Cavelier, arrivée à 5 h 40, avait pu trouver deux places assises. Mais ne m’apercevant pas à 6 h, elle était allée à la consigne chercher ses colis, déposés hier, puisque les commerçants sont obligés de rapporter leurs achats à bout de bras, faute de messageries.

Quand elle revint un instant après, son wagon – le même où j’étais, mais sans la voir – il était devenu impossible d’y pénétrer par l’entrée normale. Elle fit passer ses paquets aux occupants de son compartiment par la fenêtre et dut prendre le même chemin ensuite, tirée par les uns, hissée par les autres…

Nous nous sommes retrouvées seulement à Condé vers 11 h. Suite du voyage debout dans le car et débarquement à Laigle à 12 h 30, sous une pluie battante, les jambes un peu rentrées dans le corps, mais quel ouf !.. En tombant sur une chaise.

C’est pourquoi vous n’appréciez pas à sa juste valeur l’avantage de voyager en auto, même sans toutes vos aises, même avec des paquets dans le dos, même avec sur vos genoux la valise d’une passagère, tout vaut mieux que cet entassement humain avec des inconnus plus ou moins propres. Sur une trentaine que nous étions dans cette extrémité de wagon, il y avait bien vingt « marchés noirs » (manteaux de fourrure, bijoux voyants et canadiennes cossues ) mais pas de doute en écoutant les propos…

C’est même pittoresque si l’on veut, si l’on ne pensait pas à la triste mentalité que cela crée. J’ai toujours aimé la foule, surtout la foule parisienne, parce que c’est vivant, c’est drôle, c’est Gavroche et souvent avec bon sens et esprit.

Seulement, pour en jouir, j’aime bien avoir mes deux pieds par terre ensemble ! Songez que pour dire l’heure à quelqu’un, je suis arrivée à sortir un bras, mais j’ai dû lui demander de relever ma manche pour dégager le cadran de ma montre, impossible de le faire moi-même, l’autre bras immobilisé… ça vous dit quelque chose ?

Il y a eu la commère qui, montée à grand-peine en suppliant les autres de lui faire une petite place, laisse tomber sur le candidat suivant : « Oh ! Ben non quand même…c’est complet maintenant. »

Résultat un Hou ! Général et prolongé, avec menace de la débarquer sur le quai. Là-dessus, il est monté trois personnes de plus !!!

Il y a eu des tas de choses sans importance qui font sourire ou hausser les épaules. Il y a eu moi qui ai dormi ma foi ! Sur l’épaule de ma voisine, pendant un instant, dormi debout… Il y a eu surtout le rhume que j’ai attrapé dans le courant d’air des portes ouvertes ; c’est même le souvenir le plus durable de ce parcours.

Et voilà, ça vous donne une idée des déplacements en chemin de fer à notre époque. Ce n’est pas le train de plaisir de 1900….

J’attendrai des jours meilleurs pour renouveler l’expédition.

Dimanche, il faisait un temps de chien, il fallait être enragé pour aller le soir « faire une Herpinière » chez les Froger. Cela consiste à se réunir entre anciens évacués du dit lieu et à constater en chœur qu’on est tout de même mieux chez soi….

* L’ancienne gare Montparnasse avait sa façade exactement au bout de la rue de Rennes, là où il y a la tour actuelle.

* Winston Churchill

Y. Mannevy

Texte extrait de la brochure "L'Aigle 40-44" de Jean-Luc Lebreton, Publication de l'Association Culture et Patrimoine en Pays d'Ouche.

15 Commentaires

  1. Au moins, la locomotive avait bien fait le plein d’eau et de charbon.

  2. roturier

    Super, comme texte.

    Et puis, la langue n’est plus la même: Gavroche, faire une Herpinière… C’est diffus, la différence ; une saveur qui remonte du fond de la mémoire et qu’on voudrait garder encore.

    Un pays dont la langue n’est plus la même est-il le même ? S’agit-il d’un pays qui n’existe plus ?

    Par ailleurs, comment ne pas noter qu’elle a beaucoup souffert lors de ce voyage à Paris en décembre 1944.
    MAIS mille fois, un millions de fois moins que des gens situés pas bien loin de là à l’est le jour même.

  3. Certes. De même que cette jeune femme n’oubliait certainement pas, en écrivant ces lignes, ses voisins de sa petite ville dont plusieurs centaines avaient péri sous les bombes 6 mois auparavant en l’espace de 10 minutes.

  4. QuadPater

    Quelle écriture vivante !
    « (je m’entends héler par) un Aiglon« , c’est le gentilé masculin de la ville « l’Aigle » ?

  5. QuadPater

    « Un pays dont la langue n’est plus la même est-il le même ? » (roturier)
    J’aurais dit peuple à la place de pays. Mais la question est intéressante.

  6. roturier

    Si je parle de pays et non de peuple, c’est que pour le dernier je me pose moins de questions : il n’existe plus, tant il n’est plus le même.

    (Re)voyez à l’occasion les films La Boum 1 & 2. Pourtant c’est plus récent que ce texte puisqu’ils datent de 1980 & de 1982.
    Force est de se rendre à l’évidence : ils parlent une langue qui n’existe plus; d’une jeunesse, et donc d’un pays, qui n’existe plus. L’actuelle est autre chose. J’abrège.

  7. Quad, en 1944 la petite ville de Laigle s’écrivait sans apostrophe, mais ses habitants étaient déjà des « Aiglons ». Le nom est devenu L’Aigle vers 1960, sous De Gaulle.
    Le bombardement du 7 juin 1944 avait fait 300 morts, sur une population de centre ville de moins de 3000 personnes.

  8. QuadPater

    J’ai lu que les bombes étaient américaines. Dans une vraie socialie Expat devrait présenter des excuses.

  9. QuadPater

    roturier si vous dites que les jeunes des années 80 n’existent plus je suis d’accord : Ils ont pris 35 ans dans la vue, ça vous change un homme (et même une femme).

  10. roturier

    Rassurez vous comme vous pouvez, Quad.
    J’aurais pu faire pareil si n’était le constat de la langue.
    Une langue qui a pris 35 ans dans la vue, ça la change?
    350 ans, je veux bien ,mais 35?

  11. roturier

    L’allusion expat-américains m’échappe.
    Est-ce un(e) expatrié(e) vivant là-bas? Ou un labasien vivant ici?

  12. Souris donc

    Expat est une belle Américaine magnifiquement carrossée. Une Américaine à Paris, une espèce en voie de disparition, hélas. Qui nous régalait de ses inventions lexicales comme ‘terrasser’, pour ‘aller prendre un pot en terrasse’.
    Expat, reviens !

  13. roturier

    C’est donc une labasienne vivant ici.

  14. … » ‘terrasser’, pour ‘aller prendre un pot en terrasse’ »
    Je l’avais retenue, celle-là, et je m’en sers encore avec délectation. Merci Expat !

  15. roturier

    Pourquoi pas « potasser », pendant que nous y sommes.
    Cela dit, si elle est comme prétend Liebchen, sur une terrasse elle peut en terrasser certains.

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