Le train allemand.

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Occupation, juin 1944 : le train de munitions.

Une petite usine métallurgique en Normandie, quelques jours après le débarquement. Un ingénieur raconte.

Un matin à 7 heures, un contremaître venait m’avertir qu’un train de munitions était garé sur l’embranchement de l’usine. Je partais aussitôt pour constater qu’un train d’une trentaine de wagons avait refoulé sur notre voie à partir de la gare voisine, la queue du train se trouvant près de la porte de l’usine, avec, dans l’usine, un wagon plate-forme portant une pièce de DCA ; le train se trouvait donc sur la voie longeant la route d’accès, bordée d’une rangée de hauts peupliers, avec sa locomotive aux 2/3 du trajet.

II s’était placé là, au petit jour, cherchant manifestement un camouflage pour la journée, avant de poursuivre vers le front la nuit suivante. Il s’était d’abord placé en partie dans l’usine, mais en était heureusement ressorti pour essayer de mieux se protéger. Tel qu’il était placé, il constituait encore pourtant un voisinage bien inquiétant !

Vers 10 heures, la DCA entrait en action : un avion anglais évoluait assez haut au dessus de l’usine. Nous avons su ensuite qu’un jeune dessinateur, habitant les cités et qui s’était confectionné un poste émetteur, avait signalé la présence du train de munitions. Après avoir vu cet avion, nous pensions bien, en tous cas, qu’il était repéré. J’avais dès le matin fait évacuer tout le personnel ouvrier, et nous n’étions restés que 12 dans l’usine, ingénieurs, agents de maîtrise et employés, concentrés dans les bureaux.

Vers 11 heures, je recevais à mon bureau la visite du chef de gare allemand du village proche qui venait me demander de faire porter la pompe à incendie de l’usine à l’extérieur pour faire le plein d’eau de la locomotive en pompant dans la rivière. Je lui objectais que, responsable de la conservation de l’usine, je ne pouvais me démunir de cette pompe en la laissant sortir surtout en raison des risques que faisait courir le voisinage de ce train. Après une longue discussion de plus en plus véhémente, il me déclarait qu’il réquisitionnait la pompe et qu’il allait l’envoyer chercher. Peu après, en effet, je voyais des Allemands prendre la pompe et la pousser à bras vers l’extérieur. Avant midi, le même chef de gare revenait furieux, déclarant que ses hommes n’avaient pas pu mettre la pompe en marche et m’accusait de l’avoir sabotée entre son passage et l’arrivée de ses hommes. Il me sommait de la faire fonctionner. Je lui répondais que le spécialiste X n’était pas là, que j’allais le faire chercher et en définitive je devais m’engager à l’envoyer sur place à 15 heures.

Je fis prévenir X qui vint me voir à 13 H 30. Je lui exposai la situation en lui laissant toute liberté de venir ou non. J’ajoutai que s’il décidait de venir je l’accompagnerais sur place, étant bien précisé que la pompe se trouvant entre le train et la rivière et à découvert, si un bombardement se produisait lorsque nous serions sur place, il serait difficile de s’échapper. Il revenait à l’usine à 14 H 45 et comme il entrait dans mon bureau, un fort bruit d’avions se faisait entendre. Nous nous précipitions tous deux à la fenêtre pour voir 12 avions qui arrivaient du nord sur une même ligne, qui viraient au dessus de l’usine pour se mettre en file en direction de l’ouest, et au même moment nous voyions les bombes se détacher des avions et amorcer leur parabole de chute.

J’alertais aussitôt tous les présents et nous dégringolions vers la cave des bureaux, tandis que les premières explosions retentissaient, puis d’autres, en même temps que nous entendions de nouveau le passage des avions et que la DCA tirait. Puis la DCA se tut et ce furent d’autres explosions, très différentes, par rafales rappelant le bruit d’un feu d’artifice avec parfois des déflagrations plus violentes mais toujours avec ce bruit fusant. Par les soupiraux de la cave qui ne nous permettaient d’observer que la partie est de l’usine, nous ne voyions rien d’inquiétant, mais les explosions se succédaient à peu près sans interruption. Ce n’est qu’après 18 heures qu’elles semblèrent s’espacer et j’autorisai quelqu’un à sortir. Il revint bientôt après, ayant aperçu de la fumée dans l’atelier du laminoir à l’ouest de l’usine. Alors nous nous précipitâmes, et sans faire attention aux quelques explosions qui se produisaient encore et qui devaient se prolonger jusque vers 21 heures, nous nous mîmes à faire la chaîne pour éteindre avec tous les seaux disponibles au magasin, des foyers d’incendie qui avaient éclaté en divers points de l’usine, incendies peu violents d’ailleurs et sans trace de destructions aux points d’impact. Des volontaires arrivaient de l’extérieur pour nous aider et les incendies furent assez rapidement maîtrisés dans l’usine. En revanche, au dehors, les wagons brûlaient toujours et de temps en temps un obus partait et sifflait parfois au dessus de nous. Le train semblait complètement détruit et nous apercevions notre pompe à incendie toute calcinée, émergeant au milieu des débris dans la prairie entre la voie ferrée et la rivière. Quant aux Allemands, ils avaient disparu. Nous avons su, par la suite, que plusieurs avaient été tués à la gare voisine, dont mon chef de gare !

La route était devenue impraticable, encombrée de ferrailles et surtout de nombreux engins non explosés. Le train transportait, en effet, non des obus classiques, mais des engins autopropulseurs comprenant à l’arrière un corps cylindrique contenant des bâtons de poudre de couleur noire pour la propulsion, et à l’avant une ogive chargée de poudre jaune. C’était la combustion de la poudre noire qui avait occasionné les quelques foyers d’incendie dans l’usine. Des engins étaient partis dans toutes les directions dans un rayon de 6 km, la plupart du temps sans exploser à l’arrivée, les amorces n’ayant pas été percutées. Il y avait eu pourtant un certain nombre de vaches tuées dans les prés, et la viande ne fut plus rationnée pendant quelques jours !

Durant toutes ces heures où le bruit des explosions était presque ininterrompu, toute la famille était dans la cave de la maison, à 2 kilomètres, et bien inquiète de savoir dans quel état se trouvait l’usine. Un engin était tombé très près de la maison avec un bruit qui avait fait croire à l’arrivée d’une motocyclette. Ce fut un grand soulagement lorsque, vers 7 heures du soir, quelqu’un vint en vélo prévenir que j’étais sain et sauf.

Nous fûmes libérés par les troupes alliées deux mois plus tard, mais nous conservâmes ce voisinage sinistre pendant six mois !

8 Commentaires

  1. QuadPater

    Merci pour ce récit. Des gens ont connu des heures vraiment sombres dans notre histoire.

  2. Souris donc

    Je vois venir les heures encore plus sombres. Ça poudroie et ça merdoie.

  3. Il faut raison garder. Malgré le désastre en cours en France, je ne crois pas que les heures que nous vivons, et apercevons à court terme, approchent les ténèbres vécues par nos parents et grand-parents dans les années 40 jusqu’à l’été 44.

  4. Impat, Souris a raison. Certes, ce n’est pas le nazisme qui nous menace, mais je crains que le totalitarisme qui se pointe sera bien pire.
    Et les juifs et les chrétiens seront les premier à en faire les frais.

  5. Il ne s’agit pas de nazisme, Patrick, mais de la souffrance d’un pays occupé dans une violence inouïe. Plus personne ne se souvient aujourd’hui d’une existence où, par exemple :
    Une jeune fille se promenant avec une robe tricolore est fusillée.
    Dans la ville même où se passe cette histoire de train de munitions, un garçon de 15 ans est fusillé pour avoir placé un tronc d’arbre sur la route qu’empruntait un convoi de l’occupant.
    Dans un immeuble parisien était affiché chaque matin sous le titre « Avis important » la liste des « terroristes » fusillés la veille.
    Etc.

  6. Impat a fait le Débarquement! Avec Hervé Morin! Quel panache!

  7. Rackam,… »Hervé Morin »…
    Qui est-ce ?

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