Un taxi pur trop brut

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La guerre fait rage en France. Combats de rue, armes lourdes, batailles rangées ? Non.

Non, mais si. Les chauffeurs de VTC sont attirés dans des traquenards, violentés, leur voiture détruite. Les grèves succèdent aux blocages de routes et d’aéroports.

Inspiré par son riche laboureur, La Fontaine écrirait-il aujourd’hui que… les antiques taxis taxant sentant leur fin prochaine, délivrent chaque jour leur provision de haine ?

Dernière flèche à eux destinée, ce gentil courrier diffusé sur la toile par un réseau social :

« Cher Taxi parisien, je ne peux m’empêcher de te dire à quel point il est jouissif de te regarder râler, pleurer, agoniser face à la montée des VTC.

Te souviens-tu, il y a à peine quelques années, quand tu me demandais quelle était ma destination avant de décider si moi, client d’un soir, aurais le droit de monter dans ton carrosse ?
Quand tu refusais que je monte parce que ce « n’était pas ton chemin »; quand tu refusais que je monte parce que tu partais du principe que toute personne après 3 heures du matin allait vomir sur ta banquette arrière ; quand tu faisais discrètement deux fois le tour du périphérique si j’avais le malheur de m’assoupir dans ta voiture. Sans mentionner les incivilités, l’attitude exécrable que tu pouvais avoir.

Aaaah que c’est bon de te voir monter au créneau, outré par une concurrence qui fait le taff six fois mieux que toi, alors que le gars est électricien ou vendeur de fruits et légumes. C’est bête hein ? Parce que dans le fond tu le sais… tu le sais que tu t’es auto-baisé jusqu’à la moelle à force de nous proposer un service de merde. Putain, maintenant quand je commande un VTC , j’ai un récapitulatif du trajet, des bonbons et une putain de bouteille d’eau, la folie !

Alors au lieu de nous les briser à tous, au lieu d’agresser des chauffeurs VTC en mode traquenard à 20 en pensant qu’on va vous applaudir , et au lieu de bloquer le périph quand tout le monde part bosser… . Pourquoi tu n’essaierais pas deux secondes de remettre en question le service lamentable que tu nous proposes et t’aligner sur tes concurrents en offrant quelque chose qui passe par la case « convenable » ? Ça te permettrait de rembourser ta licence à 250 briques et payer le kiné pour ton hernie discale.

Bisous en direct de ton opération escargot de merde.

Signé : un mec à qui t’as fait payer 70 euros un Bercy – Trocadéro en 2009. »

Mais au milieu de tout ce ramdam, une petite satisfaction : le texte ci-dessous, écrit en 2002 (« Le pouvoir partagé », CY édition, 2003), le fut avec la crainte de parler à un mur et la quasi-certitude que rien ne bougerait. Et voilà que treize ans plus tard, ça bouge ! Ne faudrait-il donc jamais désespérer de rien ?

Une cliente attend avant lui et embarque bientôt. Quelques minutes… , arrive une seconde voiture. Las, il est midi et demie , le chauffeur refuse d’aller en banlieue car il arrête bientôt son service ! Plus rien pendant dix minutes, puis arrive le taxi suivant : même refus, même motif. Trop tard maintenant, un mot au téléphone annulera ce déjeuner. Et Jean de penser à ses séjours à Madrid , ou à toute heure, si facilement, une voiture noire et rouge est prête à vous conduire ou vous voulez. Qui plus est, pour un prix tellement plus attractif ! Et New York, où il suffit de lever un doigt, n’importe où, pour qu’un taxi jaune s’arrête à vos pieds dans les cinq minutes et vous fasse traverser la moitié de Manhattan pour 5 à 15 dollars !

Pourquoi, mais pourquoi donc, ce qui facilite la vie des Madrilènes et est possible à Madrid, appartient à Paris au domaine du rêve inaccessible ?

Cette contrainte-là, cette limite imposée à des possibilités de vie plus agréable, ce n’est pas l’État et la loi qui nous la font subir. C’est un fléau qui ronge la vie, fléau construit et entretenu par des États dans l’État : le corporatisme. En son nom, les chauffeurs de taxis parisiens imposent le numerus clausus qui, volontairement, limite leur nombre et les met ainsi à l’abri de la concurrence.

Qui en pâtit ? Tous les Parisiens peu ou moyennement fortunés qui font appel aux taxis exceptionnellement, en urgence, et en général aux heures de repas, quand sont plus rares les voitures libres mais qu’eux-mêmes, employés salariés, ne sont pas à leur travail.

Qui n’est pas touché ? Les oisifs, qui peuvent attendre, et les plus fortunés qui n’ ont pas besoin des taxis pour leurs déplacements. Le chauffeur de Monsieur ou de Madame est toujours là.

Qui en profite ? La corporation des chauffeurs de taxis elle-même, peut-être. Et seulement peut-être, car un nombre de voitures un peu plus élevé augmenterait à coup sûr le chiffre d’affaires de la profession : des voitures plus disponibles rendant plus attractif le choix de ce mode de transport.

En profite aussi… le nombre des chômeurs, dont quelques dizaines seraient sans-doute mieux dans leur peau au volant d’un taxi qu’au guichet de l’ANPE.

Et puis là encore, faire la part si belle au corporatisme, c’est faire la part bien pauvre à la liberté individuelle du plus grand nombre. Un soir, Jean Contraint arrivait à une heure très tardive dans une petite ville américaine. À l’aérogare, il trouvait un taxi libre qui sans attendre le conduisait en ville. Qui pilotait cette voiture ? C’était un étudiant, qui gagnait ainsi sa vie le soir pour payer ses années d’université. Avec trois amis, ils avaient acheté une « used car » et se relayaient pour faire le taxi en toute liberté.

Toute la réflexion était là concrétisée : liberté, concurrence, plaisir du client. Les clients sont-ils faits pour entretenir une corporation, ou la profession est-elle faite pour satisfaire les clients ?…

11 Commentaires

  1. QuadPater

    Merci Impat, ce texte est sûrement l’occasion de faire tomber quelques doxas supplémentaires.
    Vous auriez pu citer également ce texte de P. Desproges datant de 1998.

    Qui a vécu ne serait-ce que 24h à Paris a eu affaire à ces chauffeurs de taxis hargneux, insolents et vulgaires qui, protégés par leur monopole, ne peuvent subir les sanctions du marché.

  2. QuadPater

    L’exercice illégal de l’activité de conducteur de taxi est un délit. C’est fort surprenant, car on pourrait penser que cette activité porte préjudice à des tiers, ou les mette en danger, à l’instar de l’exercice illégal de la médecine, de la plomberie ou de la manipulation d’engins de chantier.
    Qu’on me pardonne mais je ne vois pas de compétence particulière nécessaire pour exercer ce métier. Avant le GPS, il fallait le permis et une bonne connaissance du patelin. Il faut toujours le permis. Mais à part cela…
    Le service consiste banalement à transporter une personne d’un point à un autre dans les meilleurs délais. On a empilé dessus des tonnes de lois, règlements, décrets, exceptions, un monopole, et tout en haut une corporation défend la survie de ce tas complexe dont l’objectif initial est oublié depuis fort longtemps.
    J’ai cru comprendre en outre que le monopole se limite à rendre le service avec une voiture et en ville : car il me semble que les transports en pousse-pousse, scooter, motos sont autorisés.
    Et le covoiturage dans l’affaire ? Pourquoi ne pas faire du BlaBlaCar entre la porte de Pantin et Boulogne-Billancourt ?

  3. QuadPater

    Au fait. Votre titre est super !

  4. Quad, merci pour ce joli coup de gueule de Desproges. S’il était encore parmi nous l’actualité, cette actualité-là, lui aurait plu…

  5. Pierre Jolibert

    Quelle compétence ? D’après le récit de Desproges, il faudrait ce que la nouvelle prose didactique appelle des « compétences civiques et sociales ».
    Très bon titre, en effet !

  6. Guenièvre

    Vous voyez bien Impat qu’ « il ne faut désespérer de rien » finalement. Et bravo pour votre titre vraiment excellent.
    Une petite remarque :  » Est-ce que, là encore, les politiques ne sont pas responsables de n’avoir pas anticipé et accompagné ce changement de société ? Car si , globalement, je suis d’accord avec vous pour dire que les taxis ont eux-mêmes fait leur propre mal, il était, à mon avis, du rôle des politiques de briser ce corporatisme au lieu de si souvent aller dans son sens pour s’attirer des électeurs.

  7. Ah Guenièvre, comment vous donner tort ? Les politiques sont responsables, responsables et coupables, de  » n’avoir pas anticipé et accompagné ce changement de société ».
    Concernant les taxis, Sarkozy avait essayé en 2008, en vain. La profession avait envahi les rues, bloqué tout, et Sarko avait reporté la décision. C’est, je crois, la seule réforme qu’il avait tenté sans la réussir. Les taxis, plus forts (et plus…choisissez) que les juges et que les autres fonctionnaires !
    Et vous avez raison aussi de rappeler qu’il ne faut désespérer de rien. Mais en France aujourd’hui, c’est bien dur…

  8. Souris donc

    Moi, j’ai du mal à démêler cette histoire d’UberPop menaçant la corporation des taxis à licence.
    On est aux confins du covoiturage, de l’Airbnb, des SEL système d’échange local associatif.
    Donc du Bien.
    Mais aussi des pratiques de pays du tiers-monde, où pour être taxi, il suffit d’avoir une voiture et d’accrocher un ruban rouge à son rétroviseur.

  9. Uber Pop est critiquable, sans toutefois ressembler, sinon de loin, aux « taxis » auto déclarés par un ruban rouge. C’est une société, à laquelle il faut s’inscrire et qui se renseigne sur ses candidats chauffeurs.
    En revanche Uber (tout court), et les autres sociétés VTC (SnapCar etc.) ne sont critiquables en rien. Prendre un de ces VTC, comparé à un taxi, c’est habiter dans un palais et y être bien reçu comparé à entrer dans une cabane et y être regardé de travers, voire pire.

  10. Souris donc

    J’ai toujours eu une relation compliquée avec les taxis. Ayant de la répartie et eux aussi, ça tourne au pugilat en moins de temps qu’il n’en faut pour aller de Bastille à République, même en faisant le détour par le périf. Donc, je les fuis autant que possible.
    Je fuis les bus, j’en ai marre d’être la seule à avoir un billet, je fuis le métro car il est répugnant.
    Il ne me reste plus que ma voiture. Comme la voiture y est discriminée, je ne vais plus à Paris que sous la contrainte.

    Un jour me voici à Roissy en pleine nuit. Evidemment, une file sans fin et peu de taxis. Je prends un Noctilien. Il y avait un flic armé. Ils craignaient une attaque de diligence en traversant le 9-3 ?
    Terminus Châtelet. Zéro taxi. Arrive un mototaxi au regard halluciné. J’ai préféré m’allonger sur un banc (en novembre) et attendre de pouvoir téléphoner à une heure plus décente qu’on vienne me chercher. Sans la valise, je serais rentrée à pied.
    Les mototaxis, j’ignore quel est leur statut, mais je ne me vois passagère.

  11. Souris donc

    Et les pauvres touristes qui ne savent pas se débrouiller, arnaqués dès qu’ils posent le pied en France, détroussés dans le métro, à la Tour Eiffel, au Louvre, sur les Champs-Elysées. Bref, où qu’ils aillent.
    Nous serions la première destination touristique du monde.
    Je me demande s’il ne s’agit pas d’une mantra, genre « Le monde entier nous envie… » compléter par, au choix, notre système de protection sociale, nos écoles maternelles, notre vivrensemble, notre vélib, Paris-Plage..

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