La Royale

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La Royale, c’est la Marine, la Marine c’est Brest et Toulon.

Aujourd’hui, oui. Mais la Royale n’est pas née d’hier. Un de ses berceaux, et non des moindres, est ailleurs et marque encore de son histoire le destin de nos bateaux.

Allez à Rochefort, ne demandez pas votre chemin, vous arriverez forcément devant une entrée majestueuse, marque du Grand Siècle, en forme d’Arc de Triomphe. C’est Louis XIV qui vous reçoit, c’est Colbert qui vous montre le génie du Royaume.

Vous êtes devant l’entrée de l’Arsenal de Rochefort.

En ce XVIIe siècle, le Roi cherchait pour sa Marine un site de construction entre Nantes et Bordeaux, assez éloigné de ces dernières dont la fidélité n’était pas assurée, mais en bordure atlantique pour ne pas risquer les attaques-surprises de la perfide Albion. Il y avait bien La Rochelle, mais avec ces protestants… allez savoir !

Il en parle à Colbert, lequel a un cousin en Saintonge. Cet autre Colbert, Charles Colbert du Terron, oriente le Roi et son ministre vers la construction d’un arsenal, qui devra être le plus important du royaume, et d’une ville nouvelle à bâtir au milieu de nulle part. Enfin pas vraiment de nulle part, il y a Brouage, à proximité mais déjà bien envasée, et il y a la Charente. Le fleuve permet l’accès à l’océan, et si on bâtit l’arsenal à quatre lieues en amont, ses méandres naturels formeront une protection appréciable en cas d’arrivée inopinée d’une flotte non fleurdelysée.

Sitôt prescrit sitôt fait. Commencé en 1660 l’arsenal est achevé en quelques années et la ville sort de terre. Plus précisément, de superbes hôtels particuliers (style XVIIe siècle, figurez-vous) sortent de vase. En même temps qu’une multitude de taudis dans la future périphérie pour abriter la main d’œuvre qu’on fait venir de tout le royaume et d’ailleurs. Et l’arsenal lui-même se voit doter d’un véritable petit Versailles à l’échelle 1/10 environ, en espérance d’une visite royale qui ne se produira jamais.

Mais on n’était pas là pour paresser: ateliers fourmillant de charpentiers, corderie royale de 200 mètres, formes de radoub, font que d’une vingtaine de bateaux en 1650, la marine royale en dispose de plus de 200 en 1680.

L’activité de l’arsenal devait perdurer jusqu’en 1926, dévorant sans faiblir les techniques successives de la voile à la vapeur, des pistons aux turbines, des croiseurs aux sous-marins.

Pendant ces deux siècles et demi les ingénieurs n’ont cessé de faire des prouesses. En performances des navires, en cadences de fabrication. Mais aussi en inventions diverses qui, depuis, ont fait le tour du monde et sont appliquées partout, ou presque.

L’arsenal de Rochefort a inventé les formes de radoub maçonnées, obligatoires dans la vase charentaise mais efficaces ailleurs. Avant Rochefort, ces formes étaient simplement d’immenses trous.

Rochefort a inventé les « bateaux-portes », portes flottantes permettant de fermer les écluses plus facilement malgré la vase.

Rochefort a inventé la drague mue par moulin à vent.

On le voit, la vase charentaise a puissamment nourri les intelligences.

Hormis les ingénieurs, deux corps de métier apportaient et développaient leur savoir-faire et imposaient leur rythme. Les charpentiers de marine, bien sûr, nul n’aurait garde de les oublier. Mais aussi, ils sont moins connus, les cordeliers. Les bateaux du Roi étaient faits de planches et de poutres, mais il fallait les assembler, ces poutres, et surtout il fallait monter les mâts et hisser les voiles. Pour cela, un seul moyen : les cordes. Alors l’arsenal entreprit dès sa création la fabrication des cordes de chanvre. Pour les gros vaisseaux il fallait des cordes de quelque150 mètres, donc avant d’être torsadés les fils de chanvre devaient mesurer 200 mètres. Et au sec. On prévit donc une longue tente? Vous n’y pensez pas, on est au Grand Siècle quand même, pas au 21e ! La corderie royale est un long bâtiment rectiligne de 200 mètres construit de pierre et de style. Magnifique aujourd’hui comme il le fut devant les tricornes des officiers du Roi.

L’arsenal a possédé, et possède encore trois formes de radoub perpendiculaires à la Charente sur laquelle ouvrent ses écluses « bateaux-portes ». C’est dans l’une de ces formes que fut construite récemment L’Hermione, réplique exacte ou presque de la frégate qui avait quitté Rochefort en 1780 avec à son bord le marquis de La Fayette.

Ainsi vous avez vu réaliser les poutres, vous avez vu assembler les coques du gaillard d’avant au château arrière, vous avez vu monter les mâts, vous avez vu assembler tout cet ouvrage par le chanvre sorti tout droit de la corderie, vous avez vu s’ouvrir les bateaux-portes laissant l’eau du flot envahir les formes, soulever la coque et lui offrir ainsi l’accès à la mer.

Mais tout ce chantier, il fallait bien le définir à l’avance. On ne réalise pas de telles œuvres sans études préalables, et sans concrétisation de ces études à l’usage des exécutants, en général sous forme de plans.

En général, oui. Là, non. Car des plans, ça peut traîner partout, or il faut garder secrètes toutes les habiletés issues des cerveaux du génie maritime royal. Alors on réalise pour chaque projet une maquette au 1/50e, exactement représentative de ce que sera le bateau. On l’appelle « petit modèle », il est construit en avance de phase sur le navire projeté, et il sert constamment de modèle aux équipes de fabrication. C’est une sorte de plan « 3D ». Et c’est aussi une merveilleuse œuvre d’art dont notre génération profite encore : car nombre de ces « petits modèles » sont là, dans les locaux de l’arsenal transformé en musée de la marine.

Il faut errer dans ces salles, se laisser conduire par l’Histoire. Étonnante et passionnante rencontre avec les extraordinaires vaisseaux, frégates et avisos de la Royale, l’ancienne, celle du Roi. On fait connaissance, une connaissance approfondie, avec chaque bateau. On découvre les méthodes de construction, mais aussi de ce que devait être la vie à bord. Ainsi, les hauteurs entre ponts étant inférieures à la taille humaine, on se rend compte que la majorité de l’équipage vivait et travaillait courbé ! Et il paraît que le règlement de bord ne prévoyait pas de retraite anticipée pour « pénibilité »…

Ces gros voiliers étaient avant tout des porte-canons. On évaluait le nombre d’officiers et matelots nécessaires en fonction du nombre de canons du bord. Une dizaine de marins par canon…

Ayant vu tout cela, ayant imprimé dans votre esprit la vie de marin du roi, vous sortez avec une terrible envie de naviguer? Pas d’inquiétude, l’arsenal vous en offre l’occasion dans une vaste cour intérieure. Faites bien attention où vous mettez les pieds entre poutres et cordages, et grimpez les quelques marches qui vous conduisent sur… le radeau de La Méduse.

Reconstitution parfaite, à l’échelle 1, du tristement célèbre radeau sur lequel 147 marins et passagers tentèrent en 1816 de survivre au naufrage de la frégate La Méduse, partie de Rochefort et échouée sur un banc de sable. Survivre, par tous les moyens: manger, par tous les moyens. Vous êtes, il va de soi, médusés. Et si vous êtes en groupe, comptez-vous en sortant. S’il manque une ou deux personnes, vérifiez qu’aucun lambeau de chair humaine ne reste accroché sur un cordage.

17 Commentaires

  1. Souris donc

    Le tristement célèbre radeau, la trempette de Géricault.

  2. Parmi les choses étonnantes de cet arsenal, il faut citer aussi le type de construction de la corderie royale qui figure en illustration. Comme il était difficile de maintenir des trous dans la vase, ce bâtiment fut construit sans aucune fondation. Il se maintient cependant parfaitement, sans doute grâce à sa taille, sa rigidité, son relativement faible poids puisqu’il est de plain pied. En somme cette corderie est un bateau de pierre flottant (nec mergitur…) sur la vase.

  3. Souris donc

    J’ai le souvenir de m’être copieusement emm… à Rochefort où on m’avait traînée pour visiter l’Hermione en construction (boucan d’enfer des visiteurs piétinant sur les galeries en planches et des bénévoles martelant et s’activant). Et la maison de Pierre Loti.
    Pourtant je suis bon public. Je me vois encore scotchée d’admiration au Musée des Plans-reliefs aux Invalides. Les plans-reliefs datent de Louis XIV (je crois) dont je ne connais que le versant « ensoleillé », Lully, Molière et La Fontaine, Montespan et Maintenon. Et encore, à travers Dominique Blanc et Françoise Chandernagor. Pas du tout les guerres, arsenaux, Vauban ou Colbert. Ou alors juste en pointillés. Faudrait que je m’instruise.

  4. Souris donc

    Louis XIV. Coïncidence.
    Du 7 au 13 mai 1664, Louis XIV inaugure le Château de Versailles par une fête sur le thème de la magicienne Alcine.
    http://www.chateauversailles.fr/l-histoire/versailles-au-cours-des-siecles/vivre-a-la-cour/fetes-des-plaisirs-de-lile-enchantee

    J’en avais parlé (pour fustiger la mise en scène de la version Haendel)
    http://antidoxe.eu/2012/05/15/lenchanteresse-a-la-clinique-veterinaire/

    Ce soir : Sur Arte, 22:20, Alcina. En direct d’Aix en Provence. Avec Petibon et Jaroussky, une distribution de rêve.
    Mise en scène de Katie Mitchell/
    …parti pris résolument féministe dans sa lecture de l’œuvre, elle envisage l’île d’Alcina comme une société matriarcale sur laquelle règnent la magicienne et sa sœur (site ARTE).
    On est loin des plaisirs de l’île enchantée du Roi Soleil.

    Il est permis de craindre le pire.
    Excusez le HS.

  5. L’art lyrique et la musique ne sont jamais hors sujet, Souris !

  6. pjolibert

    Pardon je n’avais pas lu.
    Passionnant ! ça donne envie en effet… d’aller voir, pas de naviguer dans mon cas.
    (faites-vous traîner aussi à Brouage, Souris, c’est très beau)

  7. … »pas de naviguer »…
    Vous avez bien raison. D’ailleurs tous ces bateaux, ça vole pas assez haut.

  8. Souris donc

    Puisque l’art lyrique n’est jamais hors piste, merci Impat.

    Alcina version féministe hier soir.

    Scène I, dans un lit Louis XV la chanteuse est attachée par les poignets, jambes ouvertes, on lui passe un plumeau sur le sexe. Autour, les femmes de chambre, des gardes du corps, rangers aux pieds, gilet 9 poches, casquette maître-chien. Tout ça le verre à la main. J’ai cru défaillir. J’ai tenu jusqu’à l’aria Tornami.
    Si je retrouve l’interview donnée par Angela Gheorghiu à Classica ou Diapason où elle dit tout le mal qu’elle pense des metteurs en scène, j’en ferais bien un papier.
    Mais on va me dire que c’est de la névrose obsessionnelle.

  9. Vite le papier, Souris, mais surtout épargnez-nous l’image ! 🙂

  10. Patrick

    @ Souris et Impat,
    Pour ceux qui seraient tentés, c’est ici. Les scènes de sexe se suivent… Pas la peine de perdre son temps.
    Mais qu’est-ce qu’ils ont à pervertir les oeuvres de Haendel ? Il y a quelques années je me réjouissai de voir le Messie. Et ô surprise, la mise en scène macabre, autour d’un homme mort suicidé n’avait vraiment rien à voir avec le thème du Messie. J’étais fort dépité.
    Mais c’est ce qu’on appelle « revisiter les oeuvres anciennes » !

  11. Souris donc

    La scène sadomaso : à 10:00.

    En plus, ils ont la kalach dans le dos… C’est vrai que le livret prévoit qu’ils abordent l’île déguisés en guerriers, donc, la porte ouverte à…du grand n’importe quoi.
    Je pense que le plumeau représente l’anneau magique qui doit permettre de délivrer les prisonniers du sortilège de l’enchanteresse Alcina ??? Le plumeau ! Si allusion féministe au ménage, c’est lourdingue.

    Merci Patrick, également pour le début de l’interview d’Angela Gheorghiu.

  12. Souris donc

    La metteuse féministe n’est pas allée au bout de sa relecture. Fallait représenter les protagonistes déguisés en barbus djihadistes cradingues pour coller à l’actualité.

  13. J’aurais voulu dire tout le bien que je pense de ce papier, de la Corderie Royale mais souris a bifurqué vers l’opéra, dont j’ai écrit ici, il y a des lustres, que je m’y ennuyais comme un rongeur à Rochefort… Le Freischütz mis à part, et encore…

  14. Souris donc

    Mais, mon bar parallèle est fermé depuis 2 jours !

    A la vôtre ! Buvons en ces calices.

  15. Scénario pas impossible

    On a encore tout gagné!!! … Il ne faut pas confondre E.N.A et H.E.C …
    Refus de livrer les deux bâtiments « Mistral » à la Russie :

    Conséquences….
    ACTE 1 :
    La France va rembourser à la Russie environ 1, 2 milliard d ’ euros , + peut-être des pénalités???
    ACTE 2 :
    La France va trouver un acheteur, la Chine et lui vendre, en l ’ état actuel, les 2 « Mistral » pour 500 millions d ’ euros.
    La FRANCE se réjouit d ’ avoir revendu ces 2 bateaux alors que les contribuables français auront payé de leur poche 1.200 – 500 = 700 millions d ’ euros .
    ACTE 3 :
    La Chine va revendre immédiatement ces 2 bâtiments à la Russie pour 700 millions d ’ euros.
    Bénéfice net pour la Chine : 200 millions d ’ euros !
    Poutine, ce gros malin, va se réjouir d ’ avoir acheté ces 2 bâtiments pour beaucoup moins cher que ce qui était prévu s ’ il les avait achetés directement à la France .

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