Les économistes ne font pas l’économie

eco1

Les économistes ne font pas l’économie. (CapX, 13 août 2015. < http://www.capx.co/ >)

C’est après avoir observé les réalités économiques de son époque, qu’Adam Smith a publié « La richesse des Nations ». On se souvient qu’il comparait la production des clous en France et en Grande-Bretagne, pour conclure que la division du travail améliore la productivité. Il affichait sa préférence pour un marché libre, mais avec un minimum d’intervention gouvernementale en faveur des infrastructures après avoir constaté que les ports efficaces et les échanges internationaux apportaient la croissance. Cette réalité scientifique est toujours valable, en macro comme en microéconomie. Laquelle fait fureur parmi les nouveaux experts et est totalement fondée sur l’observation du comportement des hommes devant leurs envies.

Face à cela, existe une école rivale d’économistes plus bruyante, voire vociférante, mais imperméable à la réalité : ils ont choisi d’imaginer un monde économique plus parfait que le réel. Selon ces brillants érudits il suffirait que les gouvernements appliquent leurs prescriptions pour que nous devenions tous riches dans une société plus juste. L’école réaliste a prôné le marché libre depuis Adam Smith. L’école imaginative s’est donnée différents noms, d’une faillite à l’autre : étatique, protectionniste, socialiste, marxiste, keynésienne, néo-keynésienne.

Elle a commencé avec Napoléon, lorsque l’empereur tenta, en vain, de remplacer le marché libre par ce qu’il appelait  » le système continental « : blocus contre le commerce anglais et américain, avec en lieu et place la production subventionnée de denrées « nationales ». Le conflit entre les deux écoles économiques, la réaliste et l’imaginative, fut parfaitement illustré par le dialogue entre Napoléon et Jean-Baptiste Say. Ce dernier, considéré comme le père de la science économique en France, a écrit le premier traité d’économie pour l’éducation des experts et des lecteurs éclairés. Dans cet ouvrage il introduit le mot « entrepreneur  » pour qualifier, selon lui, le véritable acteur de la croissance. Disciple d’Adam Smith, J.B. Say s’appuyait sur le libre-échange. Il établit la « loi de Say », mieux connue aujourd’hui comme « loi des débouchés ». Mais Napoléon n’accepta rien de tel: il exigea que « entrepreneur » fût remplacé par « gouvernement » et libre échange par blocus. Devant le refus de J.B.Say, son livre fut censuré. On peut dire aujourd’hui qu’en un sens ce dialogue continue.

Le « système » de Napoléon le conduisit à sa propre destruction : Wellington n’aurait pas gagné à Waterloo si l’empire n’avait pas été affaibli par le blocus. On pourrait penser que le succès de la réalité face à l’imagination économique eût marqué la fin de la partie. Il n’en fut rien. Après la défaite du « système », l’économie imaginative fit un pas de plus en proposant de supprimer l’entreprise, la remplaçant par l’état : le socialisme était né. Nous connaissons la dialectique : toute faillite du socialisme, ou keynésianisme, provient d’une intervention étatique trop timide. Paul Krugman, l’éditorialiste du New York Times, est sans doute le plus systématique partisan de cette idéologie. Si le déficit budgétaire ne guérit pas la récession, prétend-il, cela veut dire que ce déficit est insuffisant. Si la politique monétaire ne marche pas, cela veut simplement dire que la peur panique de l’inflation a étouffé la création monétaire. Krugman n’explique jamais quand assez est assez, et ne donne pas d’exemples. Pour les grands prêtres keynésiens, si le keynésianisme ne marche pas c’est parce qu’il n’est pas assez fortement appliqué, non parce qu’il est mauvais. Dans la même veine, à l’époque de Staline et du marxisme, tout insuccès de la planification centrale était dû aux « saboteurs ».

Comment expliquer que malgré les résultats désastreux des économies étatiques, elles restent présentes et parviennent à convaincre ? La réponse tient davantage à la philosophie qu’à l’économie. Les penseurs sont adeptes de l’utopie : « les intellectuels sont peu intéressés par la réalité », disait Isaiah Berlin. Selon Hayek, la « vanité fatale » nourrit les économistes et les politiciens en quête de pouvoir : quelles que soient les conséquences de cette vanité fatale, l’utopie demeure fascinante en elle-même, comme une nourriture gratuite. Les utopistes n’ont jamais besoin de preuves. À l’inverse, les économistes réalistes sont jugés sur pièces. De ce fait, l’énergique définition du capitalisme par Schumpeter, une « création destructrice » permettant d’accepter le libre échange et l’entrepreneuriat, n’est pas faite pour les cœurs timorés ni pour les idéalistes. Les socialistes, les keynésiens, les néo-keynésiens, poursuivront leur rêve d’une économie plus parfaite, d’un monde plus parfait, d’une humanité plus parfaite : ils n’admettront jamais que le boulanger puisse vendre son pain pour son propre intérêt (par amour pour lui-même, disait Adam Smith). Tous les Krugman de nos universités et de nos médias resteront convaincus que s’ils obtenaient le pouvoir ils se montreraient plus efficaces que la main invisible du marché. En fait ces supposés despotes éclairés ont eu souvent, et ont encore, le pouvoir de modeler l’économie : ce fut essayé, ça n’a pas marché. Le débat devrait être clos, cependant il ne l’est pas, il ne le sera jamais. Mais il a de lourdes conséquences.

Le déni de réalité conduit à des politiques étranges. Les institutions globales telles que la banque mondiale, le FMI, l’Union Européenne, aiment appliquer les mêmes règles à tous les pays afin de rester politiquement correctes, n’admettant jamais que la culture, la géographie, la corruption, peuvent compter davantage que la politique. La Grèce constitue un exemple basique de ce fossé entre les discours sur l’économie créatrice et la réalité. Avant de savoir si ce pays doit rester en zone euro ou la quitter, s’il doit payer ses dettes ou non, il faut se rappeler que l’état grec n’a jamais eu la moindre légitimité aux yeux des Grecs : pourquoi donc paieraient-ils des impôts ? Il faut se rappeler qu’au cours de l’histoire moderne l’état grec a été régulièrement en faillite : pourquoi donc, cette fois, rembourserait-il sa dette ? Il ne faut pas oublier non plus que les créanciers négocient avec le gouvernement « légal » alors que le vrai pouvoir et la richesse appartiennent à l’église grecque et aux armateurs. La Grèce fut, voici deux siècles, une invention politique des puissances européennes. Aujourd’hui, la Grèce est une invention économique de ces mêmes puissances aidées de leurs marionnettes économiques : utopie politique suivie d’une utopie économique. Que dit Krugman à propos de la Grèce ? « Elle devrait s’inspirer de l’Argentine ». Krugman sait-il que le soja, qui a sauvé l’Argentine, ne pousse pas en Grèce ? Qu’est le bon sens devenu, qui conduisit Adam Smith à visiter les usines de clous avant de porter un jugement ?

Guy Sorman fut économiste à l’université de Paris, il est auteur de nombreux livres sur le libéralisme, dont: « Le Cœur Américain, Éloge du Don », 2014. Il est Éditeur de « France Amérique » et fondateur de l’organisation »Action contre la faim ».

Traduction et adaptation pour Antidoxe: Impat.

 

8 Commentaires

  1. S’il est une chose sure en effet, c’est qu’on pourrait faire l’économie des économistes. Enfin, semble-t-il. Non ?

  2. Lisa

    Voila un commentaire enfin, sur ce sujet plus difficile que celui de l’autre fil.

  3. rackam

    Impat lance le débat, Lisa le prolonge magnifiquement, qui relèvera le gant?

  4. La chose qui frappe, est que Guy Sorman n’en prend pas (de gant) pour dire ce qu’il pense des keynésiens. La publication originelle de ce texte fut réalisée sur un site londonien, ou je ne doute pas qu’il a eu davantage de succès qu’en France. La Manche est un fossé économique profond…

  5. Concernant la France, nous pouvons être fiers de constituer un exemple assez frappant des effets du keynésianisme:
    Après la guerre cette théorie fut appliquée chez nous à grande échelle à partir de 1981: les emprunts à tout-va de Mitterrand.
    Cette époque est aussi celle de la fin des 30 glorieuses (1950-1980).
    Mais c’est certainement un hasard.

  6. desavy

    Bonjour à tous, un texte intéressant mais c’est du Sorman, c’est-à-dire quelque-chose d’intelligent et de touffu mais qui ne s’encombre pas toujours d’une précision pourtant nécessaire, et qui n’évite pas quelques à-peu-près, un peu comme moi mais d’une part, je le fais exprès et, d’autre part, je ne suis pas un économiste très reconnu.

    Impat : « S’il est une chose sure en effet, c’est qu’on pourrait faire l’économie des économistes. »

    Allez, une petite phrase qui ne mange pas de pain, et qui met les rieurs de son côté.

    Impat : « Après la guerre cette théorie fut appliquée chez nous à grande échelle à partir de 1981: les emprunts à tout-va de Mitterrand. »

    Le keynésianisme en France a été appliqué lors des Trente Glorieuses, période de forte croissance économique qui se termine en 1973. En sortant de notre pays, on peu observer la fin de ce mouvement au Etats-Unis (R.Reagan) et au RU (M.Thatcher), fin des années 1970. En France, nous avons eu davantage de keynésianisme à partir de 1981 (élection de F.Mitterrand) avec cependant un reflux à partir de mi 1983.

  7. Comme les idées sont rarement blanches ou noires, comme il y a parfois un peu de bon dans le mauvais, comme il y a parfois un peu de mauvais dans le bon, etc. je propose la remarque suivante.
    Il existe une face intelligente au keynésianisme. Elle intervient lorsqu’on décide d’emprunter pour déclencher un investissement conduisant à des retours sûrement, ou très probablement, profitables à moyen ou long terme à l’économie du pays.
    Une autre face intelligente concerne les périodes exceptionnelles de forte dépense qui demandent un soutien gouvernemental provisoire: guerre, crise mondiale.
    Les autres décisions keynésiennes d’emprunt sont funestes: emprunt pour dépenses sociales pérennes (1981/82), dépenses engageant le long terme sans retour financier possible (retraite à 60 ans). Et, peut-être la pire des décisions, ne pas utiliser une période internationale faste pour diminuer la dette, et affecter, au contraire, cette « cagnotte » à de nouvelles dépenses pérennes sans retour financier.

  8. Sacré Guy, on croirait lire un chapitre de catéchisme

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :