Lents retours de flamme.

rf2

La traversée des forêts, chaque fois, fait revivre les souvenirs. La joliesse des tendres feuilles vertes en début de printemps, le parfum enivrant des feuilles mortes lorsque l’automne arrive, le soulagement des ombrages quand le soleil frappe durement la route, chaque visage de la forêt reste imprimé, présent à l’esprit, prêt à surgir de nouveau dès qu’un chemin est parcouru au milieu des arbres.

Mais souvenir chaque fois accompagné d’un remords. Ces routes entre les bois que je parcourais souvent sur ma moto, le sourire du plaisir dissimulé sous le casque brun et les lunettes noires, les oreilles euphorisées par le vrombissement du moteur, les jambes réjouies par l’absence, enfin, du dur pédalage qu’elles devaient fournir les années précédentes, ces routes donnaient accès à de petits chemins isolés où il m’arrivait de m’arrêter pour telle ou telle petite réparation dont les engins de l’époque ne pouvaient se passer. Une heure de mécanique pour deux ou trois heures de route…Et j’en viens au pire, à la honte, à l’inavouable.

L’huile de mon vieux moteur se dégradait vite. Noirceur et fine limaille la rendaient impropre au bon fonctionnement d’un engin dont le soin m’importait tant, aussi me fallait-il changer cette huile de temps en temps. Et que faisais-je de cette huile vieillie ? Là je parle tout bas, ne le répétez à personne: je vidangeais dans les bois et laissais l’huile s’écouler dans la bruyère.

Or je n’étais pas le seul, tant s’en faut. Pas plus que je n’étais le seul, un peu plus tard, à pratiquer de la même façon économique la vidange de ma vétuste 4 CV.

Le remords? À cette époque il ne m’effleurait pas. Le mot « écologie » était inconnu, la chose encore plus. L’ingénieur René Dumont, premier Écolo influent en France n’était pas entré dans l’actualité.

Pas de remords donc devant mon huile noire coulant dans la bonne terre. Pas de remords, mais je me souviens très bien de mon étonnement. Comment se fait-il que toute cette huile minérale déversée sur le sol soit aussi facilement absorbée sans conséquence? Car je ne doutais pas que ce fût sans conséquence puisque rien ne l’interdisait et que la pratique en était courante.

Je ne doutais pas, et j’avais grand tort !

Car bien d’autres exemples m’ont démontré, ces années de jeunesse passées, que si une pratique étonne, si elle semble inappropriée, si on la comprend mal, la dernière chose à penser est de se satisfaire d’un rassurant « tout le monde le fait ». « Tout le monde » pense et fait très facilement, très quotidiennement, les pires inepties qui soient. « Tout le monde » se copie, parfois pour le meilleur, et souvent pour le pire. « Tout le monde » fait n’importe quoi. Et d’ailleurs « tout le monde » a-t-il un cerveau? Comment est-il, le cerveau de « tout le monde », à quoi ressemble-t-il?

Le peuple ne se trompe jamais, dit-on en politique. Absurde. En politique il se trompe souvent, la preuve en est qu’il change souvent d’avis : si une même politique est jugée bonne ou mauvaise selon les années ou les mois, c’est bien que dans l’un des deux cas le peuple s’est trompé.

Or le peuple s’exprime par « l’opinion ». Il ne faut donc pas, il ne faut jamais, croire « l’opinion ».

Indignez-vous, proclamait il y a peu un vieux sage auto-proclamé. Facile, de s’indigner, mais dérisoire, surtout. Il serait mieux de s’étonner, de chercher à comprendre, de s’expliquer. Seul, avec son propre cerveau, en l’isolant de tout ce qu’il entend, de tout ce qui se dit. Mais pas de ce que disent les uns ou les autres, isolément ou en petites équipes. Écouter ce que disent les opinons, ignorer ce que dit l’opinion générale.

Ainsi, de cette époque honteuse des vidanges en forêt, la mémoire fait-elle remonter nombre d’étonnements dont l’explication aurait dû nous éclairer si elle n’avait pas été étouffée, réduite au silence, par une sorte de consensus général faisant apparaître comme normales des pratiques néfastes ou dangereuses. Tentons de consulter nos réflexions d’antan.

Années 60, 70, 80. Industrie, usines, bureaux, commerces, administrations, transports… pas d’année sans « mouvement social ». Pas de saison sans grève, parfois dure, parfois violente. Et chaque fois, après des négociations plus ou moins théâtrales, ces grèves se terminent par un accord d’augmentation salariale. Les « avantages acquis » dans les entreprises s’ajoutent aux avantages acquis dans les « branches », lesquels s’ajoutent aux avantages acquis au plan national par tel ou tel « Grenelle ». Le tout amenant le jeune ingénieur que j’étais à s’interroger doublement. D’une part, puisque ces augmentations salariales, et ces jours et heures non travaillés, sont octroyés aussi facilement, pourquoi attendre les grèves pour les décider? D’autre part, comment l’économie peut-elle absorber cette accumulation de coûts, et puisque je vois qu’apparemment elle le peut, cela peut-il durer éternellement? Comment, mais comment donc, est-ce possible? Il va certainement se passer quelque chose, mais quoi?

Naïf et économiquement inculte, sentant bien cependant que ça ne pouvait pas durer, je n’entrevoyais pas l’issue de cette situation. Je sentais l’anomalie, je n’arrivais pas à l’identifier.

Mais l’interrogation prit fin. Vu d’aujourd’hui, le résultat prit même corps assez rapidement. La réalité l’emportait sur le rêve. Les avantages acquis avaient goulûment mordu le serpent économique… et « que croyez-vous qu’il arrivât, ce fut le serpent qui creva ». De quoi? De poison aussi, mais ce poison-là, Voltaire ne le connaissait pas, il a pour nom « Chômage ». De salaires augmentant plus vite que la productivité, de 3 à 4, puis 5, quelquefois plus, semaines de vacances d’été, de 40 heures à 39, puis 35 par semaine, de ponts en RTT, l’économie a cessé de suivre et le chômage est arrivé. Pour longtemps.

C’est en même temps qu’un phénomène bizarre a commencé à lanciner mes soirées, mes week-ends, parfois mes nuits. Une expression surtout, répétée à l’envi dans tout journal, à l’occasion de toute conversation, sérieusement par des gens sérieux, plus souvent par dérision dans la bouche des Cassandre : « Le trou de la sécu ».

De milliards en dizaines de milliards de francs, tous les ans un peu plus. Mais alors, me disais-je, ça peut continuer comme ça, d’année en année?

Et chaque année, mais on en parlait moins comme si c’était considéré comme encore plus « normal », je lisais aussi que le budget de la France était en déficit. Mais enfin, me disais-je encore, par quel miracle peut-on s’endetter ainsi perpétuellement?

Alors un jour, là aussi, la réalité a retrouvé ses droits. Après que ce déficit ait finalement pris, à compter de 1981, des proportions démesurées, la dette nationale enfla jusqu’à devenir ce qu’elle est aujourd’hui : un poids insoutenable, un boulet qui entrave toute action économique ou sociale en même temps que les citoyens sont écrasés d’impôts et taxes comme nulle part ailleurs.

Autre étonnement de jeunesse : l’URSS et tous ces pays d’Europe de l’Est, murés derrière un rideau de fer. Ces millions d’Européens qu’on ne pouvait pas voir chez nous, qu’on ne pouvait pas aller voir chez eux. Et aucun gouvernement du monde libre ne criant haut et fort sa protestation permanente, chacun considérant qu’il s’agissait d’un fait acquis, qu’on n’y pouvait rien, que rien ne pouvait changer avant longtemps. On ne s’étonnait pas assez, et puis un jour enfin le mur est tombé, et c’est la chute du mur qui a étonné le monde !

Aujourd’hui enfin, les étonnements… ne manquent pas. S’il ne fallait en citer qu’un ce serait en France, je crois, l’état de l’éducation. Nos enfants n’apprennent plus grand’ chose, hormis l’informatique et l’usage des tablettes. On supprime les classes d’excellence, on supprime quasiment l’Histoire, on supprime de facto le bac en dévaluant son niveau. On efface l’idée de travail et d’effort, on veut habituer nos élèves à s’amuser, en pensant ainsi les instruire. Comment imaginer que notre pays maintienne à terme son niveau de compétence? Mais cet étonnement-là, hélas, étonne trop peu de Français. Cela, comme les étonnements précédents, ne peut que finir mal, cependant on ne discerne pas encore de quelle manière. Peut-être lentement, peut-être de façon fulgurante.

Une conclusion? Elle pourrait être en forme de « moralité » comme le ferait notre La Fontaine : si quelque chose vous étonne, même si tout le monde l’admet et trouve cela normal, écoutez votre étonnement.

5 Commentaires

  1. Guenièvre

    Après « Les rêveries du promeneur solitaire » « Les rêveries du promeneur motorisé » . Ou comment on passe de l’autobiographie à la réflexion philosophique…
    Vous aviez de la chance Impat ! Moi je possédais une mobylette Terrot qui était très souvent en panne. Autant vous dire que le pédalage devenait un exercice redoutable !

  2. QuadPater

    Bonsoir !

    La réflexion induit de l’étonnement qui génère parfois de l’indignation, mais surtout des questions.
    Quand on se les pose à soi-même on élabore des théories, on généralise, on émet des hypothèses plus ou moins pertinentes que l’on ne peut que difficilement confronter à l’expérience.
    Quand on les pose à d’autres, on reçoit peu de réponses satisfaisantes parce qu’en général les autres n’ont pas plus d’idées que nous.
    Qui ne s’étonne pas n’a pas ces soucis. Moralité : ne réfléchissez pas et vivez heureux.

  3. hathorique

    Bonsoir à tous

    Merci Impat pour votre mélancolique évocation d’un passé maintenant dépassé sinon trépassé mais avouer ce que vous fîtes en vos jeunes années insouciantes risque de vous moranoniser 🙂

    Vous savez un promeneur même solitaire peut toujours revenir sur ses pas, mais à l’aune du temps qui passe, il n’y a pas de retour en arrière. Ce qui est perdu l’est à tout jamais. Il est donc peut être heureux que vous (que nous) ayons connu ces temps de gaspillage insouciant que les moins de vingt ans ne pourront jamais connaître car c’était un heureux temps que celui où le vert était la couleur du printemps et non pas celle d’un parti politique avec les « porte flambeaux « d’une idéologie devenue punitive : l’écologie.

    Je constate avec regret que les plus ardents défenseurs de l’écologie sont ceux qui ont fait fortune grâce à elle comme Hulot promu « commis en management environnemental « ou Arthus Bertrand « hélicoptère man » qui aime tellement notre planète qu’il la sillonne de très haut et esthétise même la misère et la pollution.
    Je ne parlerai même pas des Verts car ils sont à terre.

    Pour l’Education Nationale, elle est ravagée par l’idéologie égalisatrice qui tend à vouloir réduire cette institution publique dans une phraséologie alambiquée à un nivellement et une uniformisation qui me paraissent néfastes surtout pour les élèves qui ne sont plus que des variables d’ajustement ministériel idéologique.

    Pour ce qui est des politiques et de leur difficulté à réformer il nous faut toujours en revenir au « Prince » de Machiavel :

    « On doit remarquer qu’en effet il n’y a point d’entreprise plus difficile à conduire, plus incertaine quant au succès, et plus dangereuse que celle d’introduire de nouvelles institutions. Celui qui s’y engage a pour ennemis tous ceux qui profitaient des institutions anciennes, et il ne trouve que de tièdes défenseurs dans ceux pour qui les nouvelles seraient utiles. Cette tiédeur, au reste, leur vient de deux causes : la première est la peur qu’ils ont de leurs adversaires, lesquels ont en leur faveur les lois existantes ; la seconde est l’incrédulité commune à tous les hommes, qui ne veulent croire à la bonté des choses nouvelles que lorsqu’ils en ont été bien convaincus par l’expérience. De là vient aussi que si ceux qui sont ennemis trouvent l’occasion d’attaquer, ils le font avec toute la chaleur de l’esprit de parti, et que les autres se défendent avec froideur, en sorte qu’il y a du danger à combattre avec eux. »

    Mais nous n’avons hélas que des valets qui ne sont pas tous de coeur 😉

  4. Quel grand précurseur, ce Jean-Jacques Rousseau ! Il avait donc vu venir Antidoxe…

  5. … » risque de vous moranoniser « …
    Vous avez raison, Hathorique. Ce sera ma contribution de solidarité avec la race blanche.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :