Le Tsar

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Poutine roule l’Occident dans la farine, redonnant à la Russie un rôle de super-puissance. (Gerald Warner, CapX, 9 octobre 2015)

À la corbeille on aurait dit « Vends du Obama, achète du Poutine ». Ce serait une belle image de la nouvelle situation géopolitique au Moyen-Orient. Poutine y a pris l’Occident à contre-pied de façon spectaculaire. Ni la Grande-Bretagne, ni l’Amérique, ni aucune autre partie prenante dans ce nid de guêpes, n’a jamais fait montre d’une politique cohérente, mis à part le stupide mantra « Assad doit partir ».

Or c’est là l’antithèse d’une réalité qui coule de source : Assad doit rester. Il est le seul à disposer de quelque légitimité. Les États-Unis ont entretenu des relations diplomatiques avec le régime Assad, père et fils, de 1974 à 2012 avec de rares exceptions. Et en mars 2011 Hillary Clinton parlait de Bachar el-Assad comme un « réformateur ».

Le problème est que les États-Unis comme la Grande Bretagne sont restés accrochés si longtemps à la drogue hallucinogène de « l’exportation de la démocratie » qu’ils ont perdu tout sens de « realpolitik ». Le scénario disant que Saddam était un dictateur, il fallait le renverser et le remplacer par la démocratie, comme si quelque chose comme une alliance entre sociaux-démocrates et verts devait prendre la place ! Puis l’Occident se tourna vers Kaddafi, applaudit la chute de Moubarak, et embrassa le mythe du « printemps arabe ». “Bliss was it in that dawn…” (NdT: poème de Wodsworth à la gloire du début de la Révolution française).

On voit bien que seuls les dictateurs laïques sont capables de vaincre le djihadisme. Et pourtant Cameron songeait à bombarder Assad. Nous aidons officiellement les « modérés » de l’armée syrienne libre. Mais au moyen-orient il n’y a pas de modérés, hormis quelques intellectuels éduqués à l’occidentale, dont le nombre est insignifiant. Ils seraient rapidement, après la chute d’Assad, balayés par les djihadistes.

Les groupes luttant contre Assad, hormis Daech, sont une vingtaine, dont Jabhat al-Nusra, Al Quaïda, l’Armée Islamiste de la Conquête. Aucune chance qu’un de ces groupes parvienne à renverser Assad et former un gouvernement laïc : c’est impossible. Le choix est simple : Assad ou Djihad.

Alors Poutine ? Un hyper réaliste, qui pratique sans hésiter la « realpolitik ». Sa politique ne s’attache pas à répandre la démocratie ou les droits des homosexuels, elle s’attache à défendre les intérêts russes, point barre. C’est la politique éternelle de Pierre le Grand et de ses successeurs. Il a des bases à défendre en Syrie, le djihadisme à éradiquer en Tchétchénie, et autres intérêts russes.

Et puisque sa politique consiste à préserver Bachar el-Assad, il est logique de voir son armée attaquer tous les groupes qui veulent la perte d’Assad, y compris l’Armée Syrienne Libre. Les forces occidentales ne peuvent plus attaquer Assad, à cause du risque d’être la cible des avions russes avec des conséquences incalculables. On découvre que les « combattants syriens armés et entraînés par les Américains » sont au nombre de… 80.

Ainsi, Poutine soulage Assad de ses ennemis hors Daech, puis il aide les Occidentaux à écraser Daech. Qui gagne au jeu ? Vladimir Poutine et Bachar el-Assad. Et cerise sur le gâteau pour Poutine, l’escalade guerrière envoie une foule de réfugiés vers l’Europe, déstabilisant cette puissance gênante à son flanc Ouest : l’Union Européenne.

Cette opération n’est pas du tout, pour la Russie, un nouvel Afghanistan. Poutine n’a pas oublié ce désastre, il se limite donc aux attaques aériennes, aux fournitures d’armes, à l’infiltration de forces spéciales. Mais les troupes au sol, ce sera l’Iran et le Hezbollah.

Le comble, c’est que Poutine n’est pas seulement malin : il a de la chance. Les Occidentaux commencent juste à jouer leur carte morale en dénonçant les avions russes qui « entraîneront des pertes civiles »… quand on apprend qu’une attaque aérienne américaine détruit un hôpital en Afghanistan. Pendant quelque temps nous n’entendrons plus les porte-parole américains évoquer ce thème embarrassant…

Vladimir Poutine ne possède pas la puissance militaire et économique des États-Unis, mais il compense par une stratégie claire et une « realpolitik » intransigeante. La Russie est à nouveau une super-puissance. Vendez du Obama, achetez du Poutine.

Traduction, adaptation pour Antidoxe et titre : Impat

7 Commentaires

  1. Assez d’accord sur l’ensemble de cet article, mais comme le démontre la Ména, Poutine en Syrie n’est qu’un tigre de papier.

     » Certains observateurs, dont nous sommes, se demandent si la puissance du corps expéditionnaire russe n’est pas surévaluée et si les Occidentaux ne sont pas en train de manquer une bonne occasion de remettre Poutine à sa place, en lui infligeant une petite correction sur le plan militaire.

    A nous de préciser que ce questionnement ne s’adresse pas à Israël, qui n’a pas pour vocation de servir à nouveau de bouc émissaire face à l’impuissance affligeante des Américains et des Européens. Certes, Israël dispose de 450 avions qui sont presque tous technologiquement supérieurs aux 40 Soukhoï russes basés à Lattaquié et à Damas.

    En une demi-heure, le Khe’l Avir, dont nous sommes absolument convaincus qu’il dispose des contre-mesures électroniques pour contraindre au silence les missiles sol-air russes, a la capacité de réduire les deux concentrations de Lattaquié en champs de ruines. C’est bon à savoir et cela participe également d’une assurance-vie, en cas d’insupportable nécessité ; de plus, cela oblige Poutine à négocier avec nous et à nous respecter, sachant que le contingent qu’il a déployé en Syrie est militairement à notre merci.

    Là s’arrête la digression en ce qui concerne Israël, pour qui ce serait la plus grande faute stratégique de son histoire que de prendre une initiative qui le placerait en situation conflictuelle avec Moscou, tandis qu’Obama, l’Union Européenne et les Etats sunnites compteraient les points depuis les tribunes en se frottant les mains.

    Non, si la décision de déloger les deux mille troupiers du tzarévitch de Syrie, où il n’a strictement rien à faire, et de l’empêcher de fanfaronner doit être prise, c’est à Washington qu’elle doit l’être. Mais Obama, qui n’a pas bronché lors de l’occupation de la Crimée par Poutine, n’est pas un va-t-en-guerre, loin s’en faut ; il semble même nourrir une aversion quasi-innée pour le recours à l’armée.

    Pourtant, à y regarder d’un peu plus près, le président de toutes les Russies n’a pas grand-chose à opposer à l’armada U.S. Ce ne sont pas ses intercepteurs, six Mig-31, basés à Damas, et quatre Soukhoï-30, ancrés à Lattaquié, qui pourraient lui procurer la suprématie aérienne. Ni face aux appareils alliés présents dans le ciel syrien, pas plus que contre les appareils d’un seul des dix porte-avions U.S de la classe Nimitz actuellement en service. C’est dire la disparité des forces.

    Au niveau de l’attaque au sol, la Russie dispose de six Soukhoï-34, le modèle le plus récent, le premier appareil russe capable de lancer des bombes guidées par GPS. Il s’agit d’un bon avion, mais délicat. Nous doutons qu’il soit possible au corps expéditionnaire d’en aligner plus de trois ou quatre en même temps dans les airs, ce qui limite largement son impact sur l’issue des batailles.

    Autre avion de bombardement présent à Lattaquié, le Sukhoï-24, au nombre de douze. Bien qu’équipé d’un système de visée à laser de troisième génération, fabriqué par le Français Thalès, cet appareil a déjà vingt-cinq ans d’âge, c’est le moins fiable de la flotte aérienne russe, et il réclame des heures d’entretien après chaque sortie. L’Armée de l’air d’al Assad en avait deux douzaines avant l’éclatement de la Guerre Civile ; elle a réussi à en perdre deux : l’un abattu par un missile rebelle, l’autre, par les Israéliens, après une incursion de 300 mètres dans leur territoire.

    Quant au Soukhoï-25, d’appui au sol, c’est pire encore : il est incapable de voler de nuit ou dans les nuages, et ses défenses antimissiles désuètes en font une cible facile.

    Misère aussi du côté du renseignement aérien, qui repose presqu’exclusivement sur des drones Heron, fabriqués en Israël par l’IAI (Israel Aircraft Industry), ainsi que sur un Ilyushin-20, un appareil de surveillance électronique.

    On comprend, à la fin de ce bref tour d’horizon, que le contingent envoyé par Poutine n’est pas en mesure de faire tourner le sort de la guerre. Pire encore pour les Russes, ils n’ont pas les moyens de leur politique. Celle-ci consiste à faire d’eux un partenaire incontournable durant les négociations pour l’avenir de la Syrie.

    Mais les alliés occidentaux connaissent leur faiblesse militaire, de même que les Israéliens et les russes eux-mêmes. Tous savent qu’un jour prochain, ils devront quitter Lattaquié et qu’alors, le régime s’effondrera. Ils savent, qu’en dépit du coup de bluff de Poutine, ou plutôt, à cause de lui, ils sont à la merci du désir de n’importe lequel de leurs adversaires d’en découdre. Or à ce jeu dangereux, même la Turquie pourrait, au prix de fortes pertes, certes, les rejeter à la mer.

    Ce qui précède explique pourquoi le Kremlin lance des initiatives politiques à tout-va, et qu’il envisage même le retrait de l’allié al Assad de la vie politique. Il faut se presser car on ne maintiendra pas l’illusion indéfiniment. Et si personne ne veut lui parler – ce qui serait pour lui la pire des choses – Poutine pourra toujours installer Bachar et les alaouites dans la poche de Lattaquié. Cela, tout le monde le comprendrait. « 

    Avec son pays au bord de la ruine économique, Poutine ne paraît fort qu’en rapport avec une position occidentale où l’inexistence géopolitique (Sauf quand il s’agit de s’attaquer à Israël) et a fortiori militaire (union européenne) le dispute le dispute à la veulerie et/ou à la naïveté (administration Obama).

  2. Évidemment que le détachement militaire russe à Lattaquié est vulnérable si on n’y voit que l’aspect de la force, comme l’est tout détachement militaire loin de ses bases.
    La force de Poutine s’appuie, en partie, sur une façade militaire mais elle réside ailleurs : dans son intelligence politique, que ses partenaires occidentaux actuels me semblent bien loin de partager. C’est tout le sens de l’article.

  3. oypsilantis

    Tout d’abord. L’Europe sans la Russie n’est qu’une sorte de croupion. L’arrimage entre l’immense Russie et l’Europe devrait être le but le plus urgent de nos dirigeants et de nos diplomates, loin du rond-de-cuir Hollande et de son ministre des Affaires étrangères, probablement bien malade. Une Europe de l’Atlantique au Pacifique, ni plus ni moins. Un peu de détermination et nous y sommes ! La Russie : espaces immenses, ressources naturelles immenses (gaz, pétrole mais aussi minéraux et j’en passe), peuple courageux, déterminé, intelligent. Je ne suis pas anti-américain mais il me semble que l’une des manœuvres américaines consiste à éviter un rapprochement significatif entre l’Europe et la Russie (à laquelle j’adjoins l’Ukraine-Crimée et la Biélorussie). Par ailleurs, les Russes ont un rapport à la mort plutôt asiatique. C’est aussi pourquoi le soldat russe est plus redouté que le soldat américain, malgré son immense puissance de feu.

    Et j’en viens à Israël dont l’avenir me préoccupe comme il préoccupe « Kravi ». L’existence d’une très nombreuse et très active communauté russe (notamment à tous les échelons de l’armée) dans ce pays pourrait aider à un rapprochement raisonnable. Tu ne me touches pas / Je ne te touche pas, un statu quo qui conduit généralement à une coopération d’abord timide puis de plus en plus volontaire.

    En fouillant sur Internet, je viens de retrouver une vieille connaissance dont je partage les vues sur ce point :
    http://www.geopolitique-geostrategie.fr/general-jean-bernard-pinatel/russie-alliance-vitale

  4. pjolibert

    Ce que j’adore, c’est le : vendez Obama, achetez Poutine.
    Si j’ai bien suivi Obama a tout fait pour que les bêtes Occidentaux (bouh les cornes) n’interviennent pas en Syrie.
    Si on compare avec les chutes des autres dictateurs (semi)-laïcs, suite à des interventions de ces abrutis d’Occidentaux, on pourrait, si on avait les idées mal placées, considérer que le maintien de Bachar el Assad est au moins un tout petit peu dû à la politique originale de non intervention d’Obama.
    Mais suis-je bête, ai-je les idées mal placées… Poutine avait le beau rôle en 2003 aux côtés de Chirac et de Schröder en s’opposant à l’expansionnisme démocratique libéral à la con des néo-cons ; il a encore le beau rôle en 2015. Poutine a le beau rôle a priori, tout ce qu’il fait c’est parfait.

  5. QuadPater

    Des considérations simples.
    Les actions de la France devraient être sous tendues / motivées par
    – la sécurité des français
    – les intérêts du pays.

    Qui nous a déclaré la guerre, qui nous veux du mal… Bref qui est notre ennemi ?
    Daech.
    Par conséquent il faut cogner sur Daech. En s’alliant avec qui a le même projet .
    Et qu’a t’on à faire de el-Assad, de Poutine, d’Obama ?

  6. QuadPater

    … veut

  7. grandgil

    En lisant le journal de Limonov ou sa bio par Carrère on voit bien que Poutine est plus complexe que cela

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