Si tu vas à Caracas

Le cauchemar des courses alimentaires au Venezuela. (John Otis, CapX, 29 octobre 2015)

Pour la ménagère Anny Valero, c’est aujourd’hui le jour de l’épicerie, qu’elle le veuille ou non. Pourquoi ? Parce que c’est lundi, et si Valero n’y va pas maintenant elle devra attendre quatre jours pour acheter de quoi manger.

Au Venezuela les magasins d’état pratiquent le contrôle des prix, ils vendent bien moins cher que les boutiques privées. Mais, explique Valero, on n’a le droit d’y aller que deux jours par semaine, avec un contrôle par la carte d’identité. Le système est destiné à empêcher les gens d’acheter au-delà de leur besoin pour revendre ensuite au marché noir avec une bonne marge.

Le Venezuela est riche en pétrole, mais pauvre en tout le reste. Une mauvaise gestion économique, ajoutée au pétrole à bas prix et à l’inflation forte, a créé l’une des pires économies du monde. Le gouvernement ne communique plus les statistiques, mais de nombreux économistes estiment que l’inflation dépasse maintenant 100 %.

La colère montante devant les étals vides, et les règles byzantines définissant le lieu et le moment où l’on peut acheter telle ou telle chose, ont fait du shopping an Venezuela un vrai cauchemar.

Anny Valero et Yossmy Benaventi sont récemment revenus d’un shopping avec des sardines, des couches, du détergent et quelques autres produits. Eh bien ils ont dû montrer le certificat de naissance de leur bébé, prouvant que ce dernier avait réellement besoin de couches.

Valero doit parfois laisser ses deux filles, 7 ans et 9 ans, seules. Elles manqueront l’école et resteront à la maison dans un taudis de Caracas, porte fermée à clé, parce que toute la journée elle devra faire la queue au magasin et ne pourra pas aller chercher ses filles à l’école.

Elle nous amène son fils de 6 mois, et son mari Yossmy Benaventi nous rejoint. Il n’est pas allé au travail, un garage de réparations auto, afin d’aider sa femme auprès du bébé et les protéger des voleurs qui lorgnent les sacs de provisions des clients.

Nous entrons dans un magasin d’état. Pas de queue dehors, mais ça veut dire souvent qu’il n’y a pas grand-chose à l’intérieur. Le rayon viande est comme une campagne dénudée…

Il n’y a que des gondoles débranchées, des mouches et une mauvaise odeur, dit Valero. Elle finit par trouver trois boîtes de sardines, puis des couches pour Jeremy.

Mais passer la caisse ressemble à franchir la douane d’un pays hostile. La caissière examine sa carte d’identité, et lui demande de tenir le doigt sur un appareil à empreintes digitales.

La caissière regarde les articles et informe Anny que du fait du rationnement elle ne peut prendre que deux boîtes de sardines sur les trois. Ensuite Valero et Benaventi doivent montrer le certificat de naissance du bébé, prouvant qu’il est bien à eux et qu’il a besoin de couches.

Quelle perte de temps, dit Valero, et nous devons faire ça chaque semaine ! Mon mari risque fort de perdre son boulot, à faire ainsi les courses avec moi. Et on ne peut acheter que deux produits de même nature !

Finalement la facture s’élève à moins de un €uro. Cela explique pour une bonne part la rareté des produits : le contrôle des prix rend la production non rentable pour les producteurs. Et le prix du pétrole en chute libre fait que le Venezuela dispose de moins d’argent pour importer les produits alimentaires.

De plus le président Nicolas Maduro a fermé, en août, la frontière avec la Colombie pour lutter contre la contrebande : les spéculateurs revendaient les produits vénézueliens à bas prix en Colombie.

En tout cas Valero s’en prend au gouvernement et compte voter pour l’opposition aux législatives de décembre. Le parti socialiste au pouvoir est donné battu.

Autre frustration, en fait ce contrôle des prix ne semble pas fonctionner. On rencontre en pleine rue des vendeurs au marché noir offrant des œufs, des poulets, plusieurs sortes de poisson. Mais l’achat de quelques livres de bœuf ou de thon mangerait un bon quart du salaire de Benaventi.

De retour à la maison, les filles sont contentes. Mais comme nourriture Valéro n’a rapporté que les sardines. La famille se contentera de quelques restes ce soir, et compte sur le stock s’amenuisant de riz et de pâtes pour les prochains jours. Après quoi, Valero tentera un autre passage à l’épicerie, son mari et ses filles manquant à nouveau le travail et l’école.

Traduction, adaptation pour Antidoxe et titre : Impat.

15 Commentaires

  1. Nous qui n’avons pas de pétrole le savons bien : la rente pétrolière est une calamité pour autant que vous viviez en pays socialiste et/ou [pourquoi cette barre oblique ?] totalitaire. Les rares démocraties en bénéficiant ont su en faire profiter leur peuple. Il suffit de comparer Norvège et Venezuela, Etats-Unis et Iran. Bientôt on pourra aussi comparer Israël et Algérie.
    Monde corrompu et purulent.

  2. Cet article n’est pas sans rappeler deux souvenirs encore présents dans ma tête :
    L’occupation à Paris. Bien que très très jeune je me souviens des queues de ma maman pour acheter le lait auquel ses tickets de rationnement lui donnaient droit pour ses enfants.
    Moscou en 1986. Les étals vides et les queues d’attente…
    Guerre ou économie socialiste, même résultat !

  3. Hé oh, Impat, et les queues devant chez Poilane, vous n’en parlez pas !

  4. En effet, ces queues-là sont venues un peu plus tard ! À l’époque dont j’ai parlé le pain , au son et tout gris, s’achetait, je crois, sans queue. Comme le rutabaga.

  5. Rackam, un extrait de votre lien : « Nous n’allons pas permettre à la droite de consolider son putsch électoral ».
    Un « putsch électoral » ! Il fallait être de gauche pour inventer ça !

    NB : ce paradis bolivien, ne faut-il pas le voir plutôt « bolivarien » ? 🙂

  6. Dans ce pays la consommation est reine : il faut se battre pour y goûter.

  7. lisa

    Il lit Antidoxe, Mélenchon ?

  8. lisa

    Kravi, et devant chez Angelina !

  9. Bibi

    Pas de queue chez Lenôtre l’autre jour, mais plus de Kouglhof 😦

  10. Chez Ladurée ça frôle l’hysterie. Un truc à filmer et à diffuser à Caracas en titrant : Famine
    à Paris

  11. loaseaubleu 🙂
    A Caracas, oui. Cependant les habitants auraient quelque doute. En revanche, à New-York, beaucoup y croiraient…

  12. Brejnev régnant, un de mes amis m’avait rapporté devMoscou une page de La Pravda montrant la photo de parisiens faisant la queue devant le Fauchon de la Place de la Madeleine la semaine précédant Noël. La file était d’une longueur impressionnante.
    La légende précisait : Famine en France, français attendant la distribution d’aliments
    Deux déménagements valant deux tremblements de terre j’ai perdu la page. Mais ma mémoire, elle, est intacte

  13. Bibi

    Je la connaissais avec Poîlane, Oiseau’le 🙂

  14. J’avais oublié les guillemets😥

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